La voix-légende

La rencontre ou Bonjour Monsieur Courbet

par Stéphanie Katz

La voix-légende

La rencontre ou Bonjour Monsieur Courbet

par Stéphanie Katz

Le tableau intrigue. Le second titre (Bonjour Monsieur Courbet) se présente comme l’illustration vocale de la scène représentée : une rencontre, près de Montpellier, où l’on voit Courbet salué par Alfred Bruyas, le plus éminent de ses mécènes, et le serviteur de celui-ci. Phylactère d’un genre nouveau, la voix est comme rejetée à l’extérieur du cadre, en légende. La scène est brossée comme «sur un plateau» ovale de sable pâle, délimité par une végétation vague. La position du peintre est un rien curieuse, dont le haut du corps est comme basculé vers nous, alors que les pieds semblent fuir vers la profondeur de la scène. Le critique américain Michael Fried interprète la scène comme si cette dernière métaphorisait la position du peintre dans le monde : à la fois passant et passeur, oscillant entre motif (objet à peindre) et motif (raison de peindre).
Le sac à dos contenant le chevalet pliant, ainsi que le bâton de pèlerin valant pour le crayon de croquis, confirment cet état de vagabondage à la fois physique et mental. Plutôt qu’à la scène champêtre d’une rencontre, c’est donc à une quasi-allégorie que nous avons affaire. Symptomatiquement, Courbet rejette la tête en arrière comme le font souvent les artistes prenant du recul devant leur travail ébauché sur la toile. Le peintre-vagabond jaugerait-il la figure qu’il croise dans l’intériorité de sa peinture, afin de décider si oui ou non elle convient à son projet ?
Tout, du reste, contredit, ici, l’hypothèse d’une scène véritable. Le regard du mécène qui, s’il fait un geste de la main, semble cependant absorbé dans sa rêverie ; la relation inadéquate des tailles des deux hommes de gauche, le serviteur, encore, qui apparaît flottant comme un ange au-dessus de son maître, à quoi s’ajoute, enfin, le jeu des ombres portées au sol, tout concourt à faire de cette rencontre un moment irréel. Par où Bonjour Monsieur Courbet serait conçu comme une double apparition : celle de l’artiste pour Bruyas et inversement.
Si cette rencontre représente le peintre admirant son œuvre depuis l’intérieur même de l’image, d’où peut donc bien venir la voix qui dit «Bonjour monsieur Courbet»? Il semble peu probable, en effet, qu’il s’agisse de la voix de l’artiste. On ne voit pas pourquoi, en effet, Courbet se saluerait lui même. Il semble tout aussi improbable que le groupe que forme le mécène, son serviteur et le chien, soit également la source de la salutation. De fait, l’air distant et isolé des personnages est suffisamment lisible pour balayer cette hypothèse. Si cette voix est rejetée en légende à l’extérieur de la représentation, c’est bien parce qu’elle provient du «devant» de la peinture. Au vrai, Courbet se salue lui-même, en tant que maître de tous les passages, de toutes les interférences. la voix inscrite en légende signifierait dès lors que le peintre souhaite étendre le territoire de son oeuvre au maximum, jusqu’aux zones irreprésentables de l’atelier du peintre, atelier qui exhibera ses secrets et ses ambitions dans une œuvre ultérieure.
Si l’œuvre de Courbet peut finalement être qualifiée de «réaliste», c’est parce qu’elle inclut toutes les dimensions du corps, celles de la voix y compris. Car, par sa nature paradoxale, la voix, qui n’est pas représentée mais présente, retrouve toutes ses fonctions de transfert, de médiation et de transgression.

Auteur : Stéphanie Katz