Microcosme

Le Citron

par Alain Bouaziz

Microcosme

Le Citron

par Alain Bouaziz

D’où vient que la simplicité de ce tableau sidère ? La petitesse du format autant que la modestie du sujet réduit à son image éponyme semblent se fondre dans une description purement factuelle. Il n’y aurait qu’un citron à regarder.

Le citron s’apparente à une étude documentaire : le fruit posé au centre d’un plat d’allure manifestement ronde n’existe que pour lui-même. En même temps, le point de vue très rapproché et en léger surplomb permettent à Manet de « bien voir son objet en peinture ». La facture de Manet, goyesque, oblige le regard à effectuer des va-et-vient. On peut noter que, disposés adroitement depuis le bas du tableau, ceux-ci entraînent des effets de profondeur variables comme on peut en voir dans nombre de peintures de paysage. Autre dispositif visuel particulier, une ligne joint virtuellement les deux pointes du fruit en traversant à mi-hauteur la surface du tableau. Si Le citron est assurément un travail d’observation scrupuleux, il est aussi soutenu par une intention qui surpasse l’objectivité.

Il y a en effet ce point presque blanc placé au centre du fruit. Manet a manifestement prêté une attention particulière à ce lieu focal d’où la représentation semble repartir. Il fait ressortir sa forme et rend sa teinte irradiante. Des points blancs identiques à ceux dont les portraitistes avivent les yeux de leurs personnages nous intriguent. S’agit-il d’un artifice ? La manière du peintre l’emporte sur l’observation de son sujet, « phénoménologique » avant la lettre. Les teintes en dégradé autour du fruit, comme illuminé de l’intérieur, et les effets dont on parle font de ce microcosme un macrocosme.

On évoquait des horizontales. Revenons-y. L’allongement du tableau avec l’axe de l’ellipse du plat sur la même ligne que celle qui passe par les deux extrémités du citron font qu’on oublierait presque que le tableau est coupé sur ses bords droit et gauche. Ce truc plastique purement technique suffit à Manet pour faire de l’étendue (si modeste soit-elle) de son support un espace. Ainsi, le cadrage serré du plat hausse-t-il le fruit à la hauteur d’un détail autosuffisant Voyez, dans cet esprit, L’asperge ou Pomme sur une assiette. Ce tableau est un lieu mental. En retournant le tableau à la manière d’un peintre vérifiant l’équilibre de sa composition, on devine une sorte d’œil ébloui qui oblitère les deux silhouettes du plat et du fruit et prolonge l’intuition d’un univers autre : quasi portrait, quasi paysage.

Le citron a des allures d’allégorie visuelle.

Auteur : Alain Bouaziz