Mélange des genres

Vignes et vergers faits d’une multitude d’hommes et de femmes entrelacés

par Alain Bouaziz

Mélange des genres

Vignes et vergers faits d’une multitude d’hommes et de femmes entrelacés

par Alain Bouaziz

En 1947, à la réception d’un papier qu’il attendait depuis longtemps, André Masson réalise en une journée vingt dessins à la plume. Tarie le lendemain, après deux dernières tentatives), cette production, éditée en 1961 avec une présentation de Jean-Paul Sartre, reçoit pour titre Vingt deux dessins sur le thème du désir. Troisième de la série, Vignes et vergers faits d’une multitude d’hommes et de femmes entrelacés, présenté ici, indique une orientation nettement érotique.

Le dessin a l’aspect d’une masse grise et confuse. C’est un fouillis de tracés enchevêtrés. Tout n’est que mélanges, liaisons et contaminations imposées par

le nombre d’où rien, ou presque, n’émerge pour faire signe. Bien que guidés par les indications du titre, nous peinons à reconnaître des figures susceptibles

d’illustrer le thème annoncé. Mu par le besoin irrépressible de dessiner et n’accordant, semble-t-il, d’importance qu’à l’urgence qui l’anime, l’artiste

s’est laissé aller au fil du dessin automatique, technique bien connue des surréalistes.

L’éparpillement graphique des gestes du dessin vaut à L’œuvre de ressembler à un papier froissé/défroissé. Est-ce l’immensité d’un champ retourné ou la houle d’une mer agitée? Des lignes de force ressortent toutefois plaçant le projet de Masson dans la perspective d’une création sensiblement moins indéterminée qu’on pourrait croire. Utilisant la seule technique du dessin à la plume, Masson a entremêlé ses

silhouettes végétales et humaines, également traitées. Ajoutons que le mouvement d’expansion et la teinte gris-moyen de l’ensemble qui entraîne lesdites silhouettes,

évoque, fût-ce en miniature, le all over américain. Organisés en faisceaux, des traits courts, hachurés et rayonnants suggèrent d’autres plans ou entr’ouvrent brièvement des espaces. Condensés par zones, ils permettent parfois d’imaginer une ombre ou

un reflet. A bien y regarder, c’est tout un flux de corps nus auxquels seraient associés des grappes de raisins qui apparaît. A moins que ce ne soient des corps accouplés de mille et une manières qui, chutant de quelque ciel, viendraient ici se pétrifier.

Inhabituelle pour un dessin figuratif à l’ époque de la publication, la longueur du titre de ce dessin redouble le mouvement qu’on vient d’évoquer. Assujetti à une impérieuse syntaxe, les « phrases » du dessin s’enchaînent comme dans un récit où chacun peut suivre son programme. Il reste, toutefois, que le titre Vignes et vergers faits d’une multitude d’hommes et de femmes entrelacés donne la direction générale à suivre.

Les métamorphoses ont toujours séduit le peintre qui, dans cet « interminable » dessin invente cette dionysiaque apocalypse.

Auteur : Alain Bouaziz