L’innocence détruit l’innocence

La précaution maternelle

par Philippe Marcelé

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BIOGRAPHIE

Professeur agrégé. Enseignant jusqu’en 2011 à l’université de Rennes 2, en Arts Plastiques. Assure actuellement quelques heures de cours (CM) dans le cadre de la préparation à l’agrégation. A publié, chez L’Harmattan, en décembre 2014, L’Éloge de l’anecdotique. Un nouvel ouvrage est sous presse aux éditions Almalthée : Les systèmes narratifs en peinture du 14° au 18° siècle. Est l’auteur de plusieurs albums de bande dessinée chez Dargaud, Albin-Michel, Glénat, Humanos, Delcourt. Son dernier album, Markheim, réalisé en collaboration avec Rodolphe comme scénariste, est sorti en 2014 aux éditions Mosquito.

L’innocence détruit l’innocence

La précaution maternelle

par Philippe Marcelé

C’est le titre d’un tableau de Millet. D’un petit tableau, haut de 29 cm et large de 21cm. Il est daté de 1855-57, mais pourrait avoir été peint en 1852. On connaît des dessins préparatoires et l’on connaît aussi des dessins, parallèles ou postérieurs à la peinture jusqu’en 1863. Il existe enfin un « cliché-verre », réalisé en 1862. Ainsi, pendant dix ans Millet est revenu sur le sujet et, mis à part un dessin à l’encre de 1862 qui modifie le cadrage (et supprime la petite fille), il reprend, presque sans variations (sauf la découpe de la fenêtre, à gauche), la même composition..

Le sujet est pourtant bien mince. Du moins apparemment. Une paysanne fait uriner son enfant sur le seuil de sa maison. Elle se penche sur lui et soulève sa chemise. L’enfant, cambré, darde vers nous son pénis sous le regard intéressé d’une petite fille qui pourrait être sa sœur aînée. Sujet banal : c’est une scène ordinaire de la vie quotidienne qui s’inscrit, presque trop classiquement concernant Millet, dans le courant « Le Réalisme, placé en exergue de son exposition de 1855 au Pavillon Montaigne, est la suivante : « Le titre de réaliste m’a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830 le titre de romantiques ». »>réaliste ». Pour parler comme Courbet, nous sommes aux antipodes de « l’idéal ». C’est une peinture qui ne dédaigne pas les thèmes prosaïques, voire « vulgaires », dès lors qu’ils sont connotés « vrais ». Et quoi de plus vrai que la « précaution » d’une mère attentive aux besoins de son enfant ?

C’est une « peinture de genre » dans la continuité de la « peinture de genre » hollandaise ou flamande, référence avouée de Millet comme de Courbet, contre la « peinture d’histoire », que Courbet surtout rejette. (La Précaution maternelle se situe exactement entre L’Enterrement à Ornans et L’Atelier). Cependant nous sommes bien loin des intentions moralisatrices d’un Van Ostade par exemple. Ainsi, dans L’Alchimiste(1661) Van Ostade met en scène, lui aussi, une « précaution maternelle ». Il s’agit en l’occurrence d’une mère qui essuie les fesses de son enfant. Mais ici, cette « précaution » se situe au second plan, au fond du tableau, pendant qu’au premier plan, le mari, l’alchimiste, s’affaire à sa forge. Le sens de l’œuvre est clair : à quoi bon la poursuite illusoire de la richesse si l’excrément, métaphore de notre avenir post mortem, donne la mesure de la vacuité de cette ambition ? Sous prétexte d’un tableau de genre, l’œuvre de Van Ostade est une  Le siècle d’or en Hollande, éditions Flammarion, Paris 1996. »> »vanité ».

Nous ne trouvons rien de semblable dans le tableau de Millet. Il n’y a rien à en dire en principe. Le fait est posé là, avec le poids de sa simple évidence …Et pourtant, pendant dix ans, Millet a répété cette évidence.

Toute la composition est axée sur le pénis : pénis présenté plus que représenté, pénis offert, pénis pointé. C’est sur lui que convergent les regards de la mère et de la (petite) fille ; c’est sur lui que converge la lumière ; et c’est sur lui que convergent les ligne perspectives qui partent des angles du bas du cadre en passant par les extrémités des marches du perron. Il est le point de convergence par excellence, situé sur l’axe central de la composition dont il assure l’équilibre symétrique.

Certes ce pénis est un pénis d’enfant. C’est un pénis innocent. Mais est bien si sûr ? Le Dieu Éros est aussi un enfant. Mais est-il innocent ?

Avec la roublardise qui les caractérise, nos publicistes modernes ont su jouer de ces ambiguïtés. Je ne peux m’empêcher de penser à cette publicité pour une marque très connue de papier hygiénique, qui montrait un petit garçon ou une petite fille, âgés de deux ou trois ans, assis, les fesses nues, sur un rouleau de la marque en question. Personne bien sûr, n’a jamais pensé que ce papier fût réservé au seul usage de ces fesses enfantines. Mais elles étaient là en lieu et place d’autres fesses, fesses auxquelles tout le monde pensait, mais qui ne pouvaient être ni vues ni montrées.

Et s’il en allait de même du pénis dans La Précaution maternelle ? Si ce pénis n’était là qu’en lieu et place d’un autre pénis, pénis qui ne pourrait être ni vu ni montré, mais qui serait le véritable « sujet » du tableau ? Nous savons depuis Freud, que « l’allusion » et le « déplacement », sont des ruses de l’esprit pour parvenir à ses fins ? C’est que la banalité du sens avoué cache la complexité du sens latent. Dès lors, comment lire le tableau ? Quelle lecture donner de la cambrure de l’enfant, du geste de la mère et …du regard de la petite fille ? De l’innocence à la perversité, il n’y a que l’épaisseur d’un cheveu. Le déplacement innocent décongestionne l’interdit, mais il en fait un jeu de l’esprit qui lui fait perdre, à un autre niveau, l’innocence de sa grossièreté primitive. Paradoxalement, mais inexorablement, l’innocence détruit l’innocence. C’est ainsi que l’innocence affichée du sujet fait de ce petit tableau le médiateur d’un trouble et d’une jouissance qui n’ont rien d’innocent.

Mais n’est pas là toute sa force émotive ?

Auteur : Philippe Marcelé