Le héros est nu

Les Sabines

par Philippe Marcelé

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BIOGRAPHIE

Professeur agrégé. Enseignant jusqu’en 2011 à l’université de Rennes 2, en Arts Plastiques. Assure actuellement quelques heures de cours (CM) dans le cadre de la préparation à l’agrégation. A publié, chez L’Harmattan, en décembre 2014, L’Éloge de l’anecdotique. Un nouvel ouvrage est sous presse aux éditions Almalthée : Les systèmes narratifs en peinture du 14° au 18° siècle. Est l’auteur de plusieurs albums de bande dessinée chez Dargaud, Albin-Michel, Glénat, Humanos, Delcourt. Son dernier album, Markheim, réalisé en collaboration avec Rodolphe comme scénariste, est sorti en 2014 aux éditions Mosquito.

Le héros est nu

Les Sabines

par Philippe Marcelé

David achève son tableau en 1799. Robespierre a été guillotiné le 10 thermidor 1794. David l’a suivi dans sa chute, pas jusqu’à la guillotine cependant, mais il a senti le vent du couperet. Il est emprisonné et c’est sans doute après sa seconde libération, le 3 août 1795, qu’il pense à son sujet. David peint la suite, en quelque sorte, du tableau de Poussin de 1655.

Après l’enlèvement des Sabines par les Romains, il reprend l’histoire au moment de la lutte des Sabins conduits par Tatius contre les romains conduits par Romulus. Mais c’est surtout un sujet de circonstance. David veut la réconciliation des républicains et il choisit le moment où Sabins et Romains, sont séparés par les femmes, épouses des uns et sœurs des autres, qui se dressent entre les combattants en brandissant leurs enfants. L’œuvre serait donc un plaidoyer monumental et somptueux de l’artiste (ce n’est pas une commande) pour le pardon de son passé jacobin. Elle est indiscutablement cela, et elle n’est pas que cela. De l’aveu de David, le tableau dit bien d’autres choses.

Il nous parle aussi (surtout ?) de la nudité des héros, absente, pourtant, des dessins et esquisses préparatoires.

Pour David lui-même, elle n’allait pas de soi. Même à l’époque cette nudité a surpris et choqué. On rapporte que, pour le salon de 1808, David aurait légèrement déplacé vers la gauche le fourreau de l’épée de Tatius, pour ménager la pudeur des dames. Mais surtout, fait remarquable, pendant son exposition payante jusqu’en 1805, David, qui pourtant a peu écrit sur son art, a éprouvé le besoin de commettre un texte distribué aux visiteurs, pour argumenter son choix. On peut donc supposer qu’il accordait à cette nudité une importance particulière. Ce texte est significativement intitulé Notes sur la nudité de mes héros.

David y développe plusieurs arguments et parmi ceux-ci, la référence à l’antique tient la première place. « Mon intention, – écrit-il en conclusion – en faisant ce tableau, était de peindre les mœurs antiques avec une telle exactitude, que les Grecs et les Romains, en voyant mon ouvrage, ne m’eussent pas trouvé étranger à leurs coutumes ».

Ceci, n’avait-il pas manqué de préciser, parce que « c’était un usage reçu parmi les peintres, les statuaires, et les poètes de l’Antiquité, de représenter nus les dieux, les héros, et généralement les hommes qu’ils voulaient illustrer ». Il ne s’agit donc pas de nudité en général. Ce n’est pas tout-un-chacun qui peut se permettre d’évoluer nu dans le monde des hommes : il faut pour cela être un « dieu » ou un « héros ». Aussi les combattants du second plan, qui ne sont guère que des figurants sur une « toile de fond », sont eux, classiquement vêtus.

Le héros, nous le savons, échappe à la règle commune. C’est pourquoi rien ne l’oblige à s’habiller comme tout le monde. La nudité intégrale de Tatius et Romulus est-elle au fond, plus extraordinaire que le costume de Superman ? N’est-elle pas, elle aussi, un costume, en un certain sens ? Un costume qui, comme celui de Superman, désigne le héros car le héros seul, peut le porter ?

La nudité héroïque davidienne est d’abord masculine. On ne trouve des nus féminins chez David que dans ses œuvres de jeunesse ou dans sa période bruxelloise. C’est-à-dire lorsque David n’était pas encore tout à fait David et lorsqu’il ne l’était plus tout à fait. Dans Les Sabines , les femmes sont vêtues : Hersilie elle-même est totalement couverte. La femme ici est une médiatrice, mais ce n’est pas en elle que le Héros trouve son vis-à-vis : la femme relève d’un autre monde, celui des femmes justement. Elles peuvent interférer dans le monde des hommes, mais elles n’y participent pas. Le vis-à-vis du Héros, son pendant fragile et incertain, presque féminin mais masculin tout de même, c’est peut-être – pour reprendre l’expression exaspérée d’un critique de l’époque – dans ces « deux petits jokeys » qu’il faut la chercher, dans ces jeunes écuyers nus eux aussi, mais dont la nudité n’est pas exactement celle des héros ; nudité transitoire entre l’homme et l’enfant, nudité gracile et troublante au milieu du combat, que rien ne justifie rationnellement et surtout pas le discours de David, nudité exaspérante par son mystère même.

Avec leur nudité adolescente et vaguement androgyne, les écuyers ne sont pas seulement les pendants des héros, ils en sont plus certainement l’envers, la face cachée. Le même héros en deux personnages, donc. Or ce héros double, rendu complexe par sa face contraire, n’avait-il pas déjà trouvé chez David son icône en 1793, dans la figure unique de Bara mourant, jeune garçon nu lui aussi, au sexe imberbe, curieusement coincé et caché entre les cuisses, presque absent, être ambigu, ni garçon ni fille en somme, pas même androgyne, mais héros indiscutablement ?

Auteur : Philippe Marcelé