L’homme qui tombe

La chute d'Icare

par Déborah Heissler

L’homme qui tombe

La chute d'Icare

par Déborah Heissler

On entre dans le tableau comme il est possible d’entrer en récit, de pénétrer ladiégèse par le biais du regard et de la focalisation, par degrés d’ombre et d’opacité, en examinant les lignes de force qui à la fois parcourent l’ouvrage et guident notre œil.

Une vue plongeante nous montre un paysan en train de labourer son champ ainsi qu’un berger en contrebas avec son chien, appuyé rêveusement sur son bâton et tournant le dos à la mer, absorbé qu’il est dans l’observation du relief rocheux. On distingue un pêcheur enfin, de dos, qui tend son fil sans se soucier de ce qui se passe à quelques mètres de lui.

Le personnage au premier plan est totalement absorbé par son travail – méthodique, rigoureux – délimitant au sein de la composition une diagonale nous détournant, nous aussi, du drame qui se joue près du bateau, devant le rocher. Le regard est d’abord porté sur les sillons du laboureur qui épousent la courbure du golfe, pour souligner dans un deuxième temps la subtilité des passages entre chaque plan qui glisse successivement vers le couchant. Les masses telluriques de l’arrière-plan, irréelles, blanches et légères, impriment au regard un mouvement ample, une dynamique par où converge la lecture jusqu’au personnage infortuné qui se noie au second plan, infiniment plus petit que les autres, et ignorés de ceux qui l’entourent.

Dans ce tableau de Breughel la fiction semble s’inscrire au sein de – ou plutôt inscrire dans son propre espace -, cette vision de l’existence comme chute. Mais discrètement et sans pesanteur, cela même si le désir de s’élever, la trajectoire à l’origine orientée en sens inverse de la pesanteur, semble condamnée quoiqu’il arrive à obéir aux lois de la gravité, c’est-à-dire à tomber et à déchoir physiquement. Icare et tout son appareillage, sont réduits à ces deux seules jambes sur le point d’être englouties, gauchement, et que l’on distingue à peine.

On percevra d’autant plus aisément l’axe de symétrie, le lieu central par rapport auquel les deux parties du tableau s’organisent en miroir. C’est autour du silence que le tableau trouve sa stabilité : l’énergie de l’évocation multipliant les figures d’opposition, en commençant par l’apparition – dans le singulier de la solitude concrète -, du corps chu auquel personne ne prête attention.

Surface plane où s’abîmer d’une autre manière encore. Icare se noie. Il ne traverse pas le miroir, cette « écran du monde », qui à la fois reflète l’espace intérieur lui-même interstitiel des réminiscences, et sous-tend un dispositif rhétorique tout entier dévolu au regard, consistant à piéger ce qui autrement ne saurait être dit.

La chute d’Icare signale un imaginaire de l’au-delà, ou plus simplement de l’ailleurs, où l’homme a su, ou tout au moins tenté, de s’affranchir. C’est enfin cette aventure aux limites de l’espace où se confondre avec la lumière – l’orient de toute chose précisément engendrant la brûlure de son objet, comme par ailleurs il suscite l’embrasement du ciel.

Auteur : Déborah Heissler