La tradition subvertie

Un enterrement à Ornans

par Nicole Boulestreau

La tradition subvertie

Un enterrement à Ornans

par Nicole Boulestreau

On pourrait nommer chacun des habitants d’Ornans pressés en double rang au moment de l’enterrement : Courbet les avait fait poser un à un dans son atelier. Les trois groupes qui se rejoignent autour du trou creusé rythment un très long plan continu et sinueux. Ce dernier s’étire du fond gauche, d’où s’avance la double rangée des porteurs du cercueil, s’incurve au centre derrière la fosse, à la hauteur des officiants qui entourent le fossoyeur, et se prolonge par le cortège serré des femmes s’enroulant sur lui-même. S’agit-il bien d’une séquence homogène, d’une procession qui viendrait de s’immobiliser ?

A y regarder de plus près, plusieurs actions semblent se superposer. Ainsi, au tout premier plan, le vétéran en redingote de 1793 semble-t-il officier en même temps que le curé en grande pompe. Face à face incongru au cours duquel un éloge républicain et une prière des morts sont prononcés simultanément ? En plusieurs points forts du tableau, en outre, des regards inversés multiplient les directions : ceux des enfants de chœur, des bedeaux, des femmes, du chien.

 

Arrêtons-nous sur le couple de bedeaux, quasi arcimboldesque, placés dans l’échancrure du paysage. Une double toque à hautes palmettes coiffe la trogne de deux compères engoncées dans les trois pans d’une cape : l’épaule gauche de l’un est aussi l’épaule droite de l’autre ; de sorte que chaque tête de cette figure ambivalente renvoie à deux espaces opposés : à droite celui du fossoyeur, des paysans et des notables précédés de l’orateur de la République ; à gauche celui des ordonnateurs de la cérémonie, sacristains et porteurs de bière affairés autour du drap maçonnique et de l’imposant curé en chasuble d’apparat. Que peut bien signifier ce jeu pictural au milieu d’un tableau qui se réclame du « réalisme » ? Sinon ce qu’il est lui-même : l’ambiguïté, l’oscillation, la question.

Car ce double masque rougeoyant joue le rôle d’un « foyer » tournant, qui sortirait une à une de l’ombre les questions latentes des habitants d’Ornans, et comme le battement des aspirations politiques de l’heure ? N’est-il pas question d’un certain ascendant du passé révolutionnaire dans la sobre prestance des deux vétérans ? Courbet n’évoque t-il pas , également, la sourde influence des loges maçonniques dans les signes secrets de leur rituel ? Difficile, encore, d’ignorer la puissance du pouvoir clérical incarné, ici, dans le livre et les fastes cérémoniels.

Le regard du fossoyeur, a mi-chemin du haut et du bas de la toile, fait, lui aussi, office « d’échangeur ». Il est tourné vers le groupe des officiants de l’au-delà, relié au ciel par la verticale de la croix ; mais, retourné vers la fosse, ce regard n’en indique pas moins le monde d’ici-bas, la terre herbeuse où le crâne, les mollets bien campés des hommes et le chien en arrêt recentrent l’arc du cortège paysan. En haut, donc, l’immensité du ciel et les nobles figures qui occupent par convention la vaste toile panoramique. En bas, comme enveloppée dans le manteau de la falaise, éclairée par le blanc amidonné des béguins et des mouchoirs froissés, la noire théorie des gens du terroir, que l’Académie s’indignait de voir occuper « tant d’onces de toile » .

Est-ce bien seulement un mort qu’on ensevelit ? Un enterrement à Ornans n’est-il pas en vérité l’un de ces événements locaux où resurgit avec le sens du futur celui du présent, et qui permit à Courbet de peindre ses proches, aux carrefours de leurs aspirations, dans un défilé de leur Jura natal ? Ainsi les gens d’Ornans posent-ils pour la postérité : strates vivantes de leur paysage, figures historiques de leur destin, évoluant entre l’échancrure d’une fosse et celle de hautes roches à l’horizon.

Auteur : Nicole Boulestreau