Le sensualisme aseptisé d’un naïf

Stone City lowa

par Pierre Fresnault Deruelle

Le sensualisme aseptisé d’un naïf

Stone City lowa

par Pierre Fresnault Deruelle

Les arbres qui peuplent les collines entourant le village de Stone City ont des allures de plantes grasses en miniature, et les constructions qui meublent le vallon sont distribuées comme des jouets. A n’en pas douter, Grant Wood , représentant du courant régionaliste de la peinture américaine des années 30, avait la fibre naïve. Qu’il s’agisse des champs ou des pâturages, lissés par le travail du pinceau, ou du mur uni des fameuses granges rouges du Midwest, chaque pouce de la toile présente l’aplat homogène d’une surface impeccable. Comme si Stone City n’avait eu de cesse, grâce au zèle industrieux de ses habitants, de se maintenir intacte. Il y a ici un goût du métier, congruent à la tradition locale des Arts and Crafts, qui fait de Wood l’ordonnateur d’un univers dont la puritaine méticulosité voudrait être à la fois la contre-partie du chaos urbain et la promotion des valeurs de la terre.

En marge de l’effroyable misère rurale qui commençait à ravager le Sud et le Sud-Ouest des USA, le Corn Belt peint par Wood  suggérait-il qu’au cœur même de la tourmente économique, des fermiers tenaient bon, prouvant ainsi que l’ âge d’ or était malgré tout à portée de la main ?

Nous ne sommes pas très loin de l’esprit de ces illustrateurs opiniâtrement enjoués qui, depuis plus d’un siècle, offrent aux Américains le spectacle d’un monde qu’un rien pourrait rendre enfin conforme à leurs aspirations (songeons à l’indéracinable idéalisme d’un Norman Rockwell). Chantre d’un nationalisme agrarien , Grant Wood a donc modelé son paysage comme s’il s’était agi de rappeler à ses compatriotes des mégapoles qu’il y avait risque à perdre la mesure des choses.

La rotondité générale des formes ( frondaisons moutonnantes, collines adoucies, courbes de niveau régulièrement étagées, etc..) confère au paysage la plus généreuse des féminités. En contraste avec cette dernière, les lignes un tant soit peu rigides des toits, des pignons ou des éoliennes -qui semblent ne s’être disposées que pour faire ressortir cette douceur ambiante- s’inscrivent comme autant d’artefacts qu’un dieu casanier aurait concédé aux hommes. La route, qui vient du point le plus reculé de l’horizon s’est, en revanche, appliquée à atteindre le village pour former avec la rivière qu’elle traverse la plus convenue, c’est-à-dire la plus confortable des topographies. Au vrai ; comme les toiles hollandaises d’antan qui ne faisaient pas clairement le départ entre la carte et le tableau, Stone City distribue une foule d’objets dans un espace intelligible. Les végétaux ( à commencer par les pousses soigneusement alignées du premier plan) sont discriminables , et si les hommes ( un cavalier, un fermier) et les animaux ( chevaux, vaches, couvées) se font plus rares, on compte encore, outre les constructions déjà mentionnées, les mâts d’un bateau ( lui-même caché par les arbres), un château d’eau et deux panneaux publicitaires dont l’un ( à l’extrême droite) se trouve gagné par l’ombre. Souci documentaire, ou volonté de comptabiliser toutes les choses du monde ? Ne rien oublier , semble nous dire celui qui peignit Young Corn, qui prend sa place dans le concert de la création continuée, et dont la simple inscription dans l’univers du tableau a valeur de célébration.

Cependant, à la différence des mêmes œuvres hollandaises évoquées plus haut, Stone City ne laisse place qu’à une mince bande de ciel. Le firmament où couraient les nuages du plat pays et sous lequel ses habitants, contre vents et marées, quadrillaient obstinément leur espace, ne pèse d’aucune manière chez l’artiste d’ Outre-Atlantique.. De fait, réduit sur sa toile à la portion congrue, le ciel peut attendre. C’est que la terre chez Grant Wood n’est nullement le lieu d’un remuement, pareil à celui qui vit toujours les Bataves tenus de faire la guerre aux éléments. L’aspect modérément accidenté de cette vallée de l’ Iowa (où coule la Wipsipinicon) n’est que la forme pittoresque d’un microcosme accueillant et diversifié : hortus conclusus d’où se trouve banni le spectre du risque, et où, prodigue à souhait, et comme gonflée de sève, la nature dispense ses bienfaits.

Mais cette promesse de bonheur est trop centrée sur ses propres formes pour nous ôter de l’idée qu’il est en réalité question d’un futur antérieur. Nostalgie ? En ce matin du monde, a l’abri du Mal et des turpitudes du siècle, règne l’autosuffisance. Un réactionnaire s’est fait peintre.

BIBLIOGRAPHIE:

Wanda M. Corn, Grant Wood, The Regionalist Vision, Yale University Press, New Haven, and London, 1983.

Auteur : Pierre Fresnault Deruelle