Un rêve oriental

Le bain Turc

par Michel Makarius

Un rêve oriental

Le bain Turc

par Michel Makarius

Nous voici dans le saint des saints de l’imaginaire orientaliste, là où viennent s’abîmer les rêveries sur les moeurs exotiques d’un peuple voluptueux. Lieu confiné, où la promiscuité suscite une intimité d’autant plus libre qu’elle se sait à l’abri de toute intrusion masculine, Le bain turc, tel une antichambre du harem, concentre tous les fantasmes d’une sensualité féminine désoeuvrée. En peignant son tableau le plus célèbre, Ingres reprend, à 80 ans, un thème qu’il n’a cessé d’explorer1. En témoigne la musicienne du premier plan, qui nous tourne le dos, directement dérivée de La Baigneuse de Valpinçon, de 1808 : elle est la figure clef de la composition, tant par sa posture qui se détache de l’ensemble que par la lumière captée par la blancheur du turban. Comme dans le tableau de 1808, la complication des plis du textile s’oppose aux « ondulations montueuses de la peau  » (Baudelaire2). Mais cette fois, la rotondité de la coiffe sert de contrepoint à la composition en tondo : elle ramasse, condense et dissimule dans sa sphéricité ce que déploie le tableau, les chevelures et la plénitude des corps. Si ces corps, dont la gestuelle et l’enchevêtrement ne cessent d’intriguer par les contradictions qui travaillent leur représentation, sont fidèles au modèle antique et soumis aux lois du dessin, ils dérogent pourtant à la vraisemblance anatomique. Une étude préparatoire, La femme aux trois bras, à laquelle se rapporte la figure de droite aux bras levés par dessus tête, montre la liberté que s’octroie l’artiste et sur laquelle Picasso ne s’est pas trompé ; on sait l’influence de cette figure dans l’élaboration des Demoiselles d’Avignon3.

Jugé indécent par l’épouse du prince Napoléon, son premier acquéreur, le tableau retourne à l’atelier4 ; c’est alors que le peintre décide, entre autres modifications, de lui donner un format circulaire. Est-ce, comme on l’a dit, pour masquer obligeamment le corps de la femme du premier plan5 ? Si le tondo élude la figure lascive du coin droit, il n’enlève rien à la charge érotique du tableau ; l’effraction voyeuriste à laquelle nous invite le peintre est encore d’avantage accentuée par le découpage de la scène, comme entre-aperçue à travers un oculus, où ce qui se laisse voir le dispute à ce qui se dérobe. Principal ressort du dispositif érotique, le jeu du montré-caché exprime la dimension fantasmatique du Bain turc inspirée par les récits de voyages6. D’un côté le rendu minutieux des objets -porcelaines fines, perles, colliers d’or, diadème, étoffes, encensoir et lampe- ponctue la surface d’un luxe de détails ; d’un autre côté, la multitude -on ne compte pas moins de vingt cinq figures- encombre l’espace jusqu’à en brouiller la visibilité. Comme si, tel un rêve évanescent, la démultiplication des corps était la preuve de leur inaccessibilité. Adossée à une froide et sombre paroi qui annule toute velléité de profondeur, la foule paraît subir un rapetissement excessif ; c’est que, brisant net les lignes orthogonales, le cercle du tondoenferme et achève les arabesques de la surface tandis qu’il soustrait aux habitudes visuelles les appuis d’une construction stable ; et que les ouvrières du délassement s’alanguissent dans un improbable lointain, l’Orient.

1 Outre la Baigneuse de Valpinçon, La Petite baigneuse (1828) et les deux versions de L’Odalisque à l’esclave, (1839) témoignent de la permanence du thème orientaliste dont Le Bain turc constituera l’aboutissement.
2 Baudelaire n’a jamais mentionné Le Bain turc. Il s’est néanmoins plusieurs fois penché sur la peinture d’Ingres. On retiendra cet extrait de 1846: « Une des choses, selon nous, qui distingue surtout le talent de Mr Ingres, est l’amour de la femme. Son libertinage est sérieux et plein de conviction. Mr Ingres n’est jamais si heureux ni si puissant que lorsque son génie se trouve aux prises avec les appâts d’une jeune beauté. Les muscles, les plis de la chair, les ondes montueuses de la peau, rien n’y manque. » (« Le Musée du Bazar Bonne Nouvelle »)
3 Les demoiselles d’Avignon, de 1907, oeuvre inaugurale de la modernité, représente cinq prostituées. Si certaines figures marquent l’influence de l’art nègre, le personnage central (ainsi que le thème des femmes entre-elles) doit beaucoup au Bain turc.
4 En 1865, l’oeuvre est acquise, par Khalil Bey, ancien ambassadeur de Turquie à Saint-Petersbourg. Collectionneur avisé, Khalil Bey est connu pour être le commanditaire de L’Origine du monde de Courbet.
5 Une photographie dite « cliché Marville » atteste du premier état de l’oeuvre.
6 Ingres recopiait dans ses cahiers les passages les plus suggestifs de ses lectures. Ont été répertoriés Les Bains du sérail de Mahomet, ouvrage anonyme, ainsi que Les Lettres de Lady Mary Wortley Montagu, écrites en 1716, alors qu’elle accompagnait son mari, ambassadeur auprès de la Sublime Porte.

Auteur : Michel Makarius