Un pont qui mène ailleurs

Façade à Venise

par Véronique Branchut

Un pont qui mène ailleurs

Façade à Venise

par Véronique Branchut

Deux personnages, l’un au seuil d’une porte entrouverte, le second accoudé à une fenêtre, semblent adresser au spectateur que nous sommes un signe furtif pour nous conduire, comme par rebondissement, jusqu’au centre du tableau : le premier, à la porte, s’oriente vers la scène centrale, sorte de « carré magique », le second désigne cette direction de la tête. Un jeu de cadrage subtil nous y mène également, par une succession de plans, d’ouvertures et de passages (entre autres, le trottoir, le porche, le pont). La surface peinte, déjà très délimitée, comme « prélevée sur le monde », se resserre davantage. Et pénétrant plus avant, nous découvrons alors un tableau dans le tableau, une œuvre en abyme, disposant d’un cadre (figuré par les piliers, la poutre et le sol) et d’un format (carré et non à l’italienne comme celui de la toile) qui lui sont propres.

La façade, « le côté d’un bâtiment exposé à la vue », s’ouvre largement sur cette deuxième scène pour mieux nous y faire « passer ». Le thème du passant, de l’émigrant ou encore de l’apatride, revient régulièrement dans l’œuvre de Zoran Music, né en 1909 dans un Empire austro-hongrois dont les frontières ont disparu de nos jours et où l’on parlait indifféremment l’italien, l’autrichien et, dans les milieux cultivés, le français. Ce thème du passage et de l’errance convient particulièrement bien à Venise, ville de grands voyageurs (on pense à Marco Polo) et de badauds ravis (on imagine Paul Morand).

Revenons à la scène centrale. Là, quatre silhouettes sombres traversent l’espace, quatre ombres qui, plus exactement, y glissent : le « frémissement des formes »
 et leur contour estompé évoquent en effet davantage le mouvement qu’ils ne le représentent. Ces figures solitaires s’opposent aux deux personnages du premier plan, et ce à de multiples reprises. Nous pouvons au moins noter quatre types d’oppositions différentes : à l’extérieur/à l’intérieur ; mobile/figé ; acteur/spectateur ; éléments d’une histoire/en connivence avec le spectateur que nous sommes.

A l’inverse, ces quatre silhouettes partagent avec les deux personnages leur solitude et leur anonymat, leur silence et leur réserve. Elles semblent évoluer, de la même manière, dans un temps indéfini, comme suspendu. Cette impression d’intemporalité est renforcée par la palette et la technique de l’artiste : l’ocre de la façade rappelle tout aussi bien les ors d’une icône de la basilique Saint-Marc que la gamme des jaunes employée par les peintres de la Sérénissime, tels Tiepolo et Guardi. A ce titre, Zoran Music est dans la plus pure tradition de la peinture vénitienne. Pour qui connaît Venise, l’effet d’estompe employé par l’artiste s’accorde également parfaitement avec la lumière évanescente de la ville, avec ses brumes et ses vapeurs. Tout comme les tons utilisés, l’estompe ajoute à ce sentiment d’être hors du temps. En regardantFaçade à Venise, nous sommes comme confrontés à une réminiscence, à quelque chose de flou que l’on aurait au plus profond de notre mémoire.

Intemporelles, les quatre figures centrales pourraient être tous les hommes à la fois (et donc nous-mêmes), parvenus là où convergent leurs errances pour accéder à un ailleurs. En témoigne le pont, symbole de Venise, ultime passage avant le dernier plan du tableau. Nous ne savons pas où mène ce pont, ce qui se cache derrière. Une façade blanche émerge, sorte d’émanation des canaux, qui nous laisse imaginer un monde fantomatique.

Nous étions dans l’apparence, dans le faux-semblant : la façade, c’est bien ce qui se laisse voir et uniquement ce qui se laisse voir. Cette façade, de surcroît, est celle d’une bâtisse de Venise, ville du masque et de l’intrigue. Nous voici à présent « ailleurs », à la lisière, entre rêve et réalité, entre vie et mort, dans un monde à l’image de Venise, cité du pouvoir et du faste mais aussi de la pourriture et de la peste, celle qui emporta Giorgione.Le malheur n’est pas loin, en particulier cette autre peste, la « brune, celle-là, qui conduira Zoran Music au camp de Dachau en 1944. A Dachau, Zoran Music s’interrogea souvent sur le sens à donner à ce qu’il vivait, sur l’issue d’une telle expérience. En intitulant son œuvre Façade à Venise, l’artiste affirme ce qui est exposé à la vue, comme peut l’être un visage. Et si cette façade représente l’un des visages de Venise, elle pourrait être aussi celui de l’artiste, qui constate qu’il ne peut répondre à ces deux questions : « pourquoi sommes-nous ici? » et « vers où allons-nous ? ».

Auteur : Véronique Branchut