Sa fidèle présence

Portrait de Marie Serre

par Claire Lahuerta

Sa fidèle présence

Portrait de Marie Serre

par Claire Lahuerta

 » Fils de mères encore vivantes, n’oubliez pas que vos mères sont mortelles »

Cette mère double, drapée dans les soies et les velours délicats, le teint de cire contre ces noirs et ces gris d’étain, pose, grave, sur un fond irréel et menacant. Elle n’est pas le double surréaliste, autoscopique et spéculaire de Dali ; L’Angelus de Gala est autrement introspective ; elle n’est pas non plus cette effroyable stupeur du double schizophrénique du Horla. Cette mère épiée mais sereine, cette mère déjà trop loin peut-être, se laisse regarder, docile, une dernière fois mais pour toujours, elle laisse insinuer, distraitement, le regard du fils dans les replis de sa robe, dans les mèches négligemment échappées du foulard, elle le laisse une dernière fois se tapir en elle. Stratégie du peintre, le mur à droite semble vouloir ramener dans notre espace la pauvre aimée déjà fuyante dans le lourd ciel d’orage, la préserver de l’inévitable départ. De ce profil à ce trois-quarts, singulier rappel de la tradition posturale des portraits exhumés des nécropoles de Fayoum ou des masques funéraires servant aux médailles et camées, la double image scande le trouble. Quelle infime variation en effet entre la vie et mort sur cette « face imperceptiblement souriante » ? Mais peut-être est-ce là déjà que les figures se scindent.

Probablement ce portrait cherche-t-il à combler l’inqualifiable gouffre du manque pressenti, peut-être vient-il envisager, dans tous les sens du terme, la terrible et inéluctable séparation, pour agir sur elle, pauvre candide, comme une image votique. Toute la retenue et l’efficacité janséniste paraissent à l’œuvre dans ce portrait, où le peintre sondant sa mère au plus profond d’elle-même, l’épiant, la supplie de ne pas le laisser hors d’elle. Comme tant d’autres, les fous si tôt punis, réalisent bien tard le départ de la trop chère. Hyacinthe Rigaud semble avoir compris l’importance de ne pas retarder le moment de l’ultime imprégnation.

Mais j’aurais pu t’aimer tous les jours et tous les jours te voir et te peindre, et tous les jours te donner ce sentiment d’importance que seul je savais te donner et qui te rendait si fière, toi humble et méconnue, ma géniale, Maman, ma petite fille chérie. » Et c’est avec une pudeur de cloître que la mère se laisse dépeindre, et les regards fuyants ont la beauté des échanges feutrés, elle feignant de ne pas voir que l’autre en douce la dévisage. Cette double effigie évite les regards frontaux, mais par un stratagème d’œillades labyrinthiques, laisse filtrer dans la faille entre deux figures le doux secret de l’amour maternel et filial.

Ainsi ce portrait « à la dérobée » de la mère de l’artiste –dérober signifie littéralement voler la robe, peut-être pour y trouver refuge, tel le milan dans les jupes de Sainte Anne-, viendrait interroger le trouble, le manque et l’abysse, comblerait sa place quand elle ne serait plus , quand elle serait hors-là. L’anecdote rapportée par Edouard Pommier à propos d’un portrait de l’Abbé de Rancé par Rigaud donne une autre vision de ce double portrait. Saint-Simon relate comment, ayant commandé le portrait à Rigaud du religieux qui refusait ce qu’il considérait comme un péché de vanité, vit le peintre se résoudre à faire un portrait « à la dérobée ». Une ruse est mise en place afin que le modèle ne se rende pas compte qu’un peintre fait son portrait. Saint-Simon fit passer Rigaud pour un officier qui brûlait de désir de rencontrer l’Abbé, mais qui, étant fort bègue, ne l’importunerait pas de discours et se contenterait de regards. Ainsi les séances passèrent où le peintre dû s’imprégner à distance des images du modèle. Ce portrait de mémoire -proche de la tradition du portrait funéraire où l’artiste devait réaliser un portrait yeux ouverts, directement après le décès- relève d’un véritable exploit de mémorisation, et de contemplation du modèle jusqu’à l’imprégnation. Dans cette stratégie contemplative, la figure -la Mère-, a su se laisser posséder, absorber, dérober, pour ne pas être dans ce double qu’une simple copie, mais la résurgence éternelle sur la toile de sa trace visuelle et spirituelle, persistance rétinienne, l’image de sa fidèle présence… Se livrant à son fils en une figure qu’il pourra évoquer, c’est-à-dire rappeler à lui, ce portrait de Marie Serre est un don de soi, le plus beau cadeau qu’une mère puisse faire à son fils : la promesse de ne jamais le quitter.

Auteur : Claire Lahuerta