Portrait ou paysage ?

Portrait de Georges Rodenbach

par Jean-David Jumeau-Lafond

Portrait ou paysage ?

Portrait de Georges Rodenbach

par Jean-David Jumeau-Lafond

Portrait ou paysage ? N’est-ce pas là la question qui vient à l’esprit lorsqu’on pose les yeux sur ce pastel, et n’est-on pas tenté de dire au poète Georges Rodenbach, ici saisi devant sa ville, Bruges, de se pousser un peu pour la laisser mieux voir…
Certes, sur le bord gauche et dans le bas de l’image, un fragment de fenêtre feint de nous laisser croire que le modèle a posé devant la croisée ouverte, une croisée dont le vitrail caractéristique de la vieille ville flamande suggérerait, si l’on s’y laissait prendre, d’y localiser la pièce supposée où se tint la séance ; le format de l’oeuvre, cependant, ne contrarie-t-il pas cette tentative de nous dissimuler le vrai visage du poète ? Car c’est bien un format paysage plus large que haut, habituellement réservé au spectacle de la nature et dont il semble que peu de peintres aient usé jusqu’alors, pour représenter le portrait d’un homme ou d’une femme.

Est-ce donc la ville, et elle seule, que Lévy-Dhurmer a tenté de portraiturer ? Cette Venise du nord figée dans son passé et dans son architecture ?
On pourrait le croire, tant le peintre a poussé loin la perfection du pastel pour décrire cette vue de Bruges, parfaitement identifiable. Sur la droite, les pignons du Greffe du Franc, donnant sur le canal, puis derrière eux les toits de la Chapelle du Saint-Sang, et à gauche la silhouette de l’Eglise Notre-Dame, et l’un des ponts de Bruges, permettent une reconnaissance du lieu, au point que l’on pourrait retrouver précisément le point de vue pourtant fictif ou s’est posé le chevalet.
Imaginaire, en effet, cette scène puisque Lévy-Dhurmer n’avait encore jamais vu Bruges lorsqu’il peignit cette oeuvre, réalisée à Paris où Rodenbach vivait depuis déjà de nombreuses années. On sait en effet que l’artiste se servit d’une des photographies de la ville qui avaient illustré l’édition originale du roman de Rodenbach Bruges la morte et n’y a-t-il pas d’ailleurs une précision photographique dans cette restitution de Bruges, le nombre des fenêtres, l’alignement des toits et la précision des lignes, rigueur qui contraste avec la technique frémissante du pastel ?
En y regardant de plus près, d’autres indices doivent retenir : la légère déformation du panorama, qui rapproche les deux clochers et suggère que le modèle photographique était peut-être issu d’une sorte de grand-angle et, plus encore, la mise au point, saisissante, qui donne à voir la ville dans sa parfaite netteté tandis que le poète, au premier plan, est tout simplement… flou.

Soyons certains que l’artiste savait ce qu’il faisait en dessinant ainsi le visage « tremblé » de son modèle sur fond d’une ville immobilisée par la mort. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, du dialogue entre le poète et son inspiration, cette ville morte, cette ville fantôme, ce Bruges qui hante l’intégralité de l’oeuvre mélancolique de Rodenbach.
Mais pourquoi, donc, avoir choisi d’affirmer par l’exactitude la présence de la ville tandis qu’est troublée celle de l’écrivain dont la chevelure diffuse, le col ouvert (inimaginable chez le vrai Rodenbach, personnage impeccable), la pâleur du visage ou encore ce regard humide et désespéré consacrent l’effacement, comme un spectre défaillant qui tenterait de s’accrocher à la surface de sa propre apparition ?

C’est que pour Rodenbach, l’oeuvre est plus réelle que la vie. Qu’elle s’incarne dans la ville, réceptacle de toutes les rêveries au point de devenir paradoxalement plus vivante que son corps qui, lui, s’efface, se dissout et se trouble dans le canal dont il paraît comme une émanation spirite ; la forme évoquée semble surgir du paysage dont le reflet dans les yeux embués du poète confirme bien que celui-ci ne regarde nullement le spectateur, pas plus que le peintre, mais seulement en dedans : un paysage de l’âme que Paul Verlaine aurait qualifié de « choisi « …

Ici, avec une profonde compréhension de Rodenbach et de son oeuvre, l’artiste symboliste a choisi, lui, de peindre ce paysage mental dans un portrait unique qui n’est ni celui de la ville, ni celui de l’homme, mais « seulement  » celui de l’âme du poète.

Auteur : Jean-David Jumeau-Lafond