Noli me tengere

Noli me tengere

par Benjamin Couilleaux

Noli me tengere

Noli me tengere

par Benjamin Couilleaux

Un homme et une femme, dans la campagne, au lever du jour. Transfigurant l’instant, une lumière radieuse caresse la moindre surface. Pourtant, un drame se noue : Dieu, incarné, refuse d’être touché par la plus charnelle de ses disciples. Trois jours après sa Passion, le Christ triomphant revient parmi les vivants pour proclamer la Bonne Nouvelle. Autrement dit l’Évangile, dont celui de saint Jean relate la rencontre entre Jésus ressuscité et Marie-Madeleine. Un épisode symbolisé par cette injonction, solennelle et bienveillante : « Ne me touche pas ». L’impératif n’a pas valeur d’ordre, mais invite à renoncer à la tentation du toucher pour mieux embrasser la splendeur de l’immatériel.

Titien évoque le mystère de cette rédemption de l’âme par un brillant paradoxe : l’enveloppe physique du Christ prend la forme d’un tendre éphèbe païen, support d’une nature incorruptible et hors du temps ; et le charme voluptueux de Madeleine incarne, à lui seul, l’âme sublimée par Dieu, un esprit sain dans un corps sain. Dans cet univers harmonieux où chante la matière, la nature fait écho à ces élans de splendeur, et les amplifie avec grâce. Ce tronc vigoureux, surplombant Jésus, ne rappelle-t-il pas l’arbre de Jessé dont procède le Christ, ultime et glorieuse floraison ? Ce village rustique serait-il celui des bergers d’Arcadie, des premiers temps d’une humanité alors plus proche de l’innocence et de la nature ? Et cette lumière…Présence de Dieu parmi les hommes, cette timide clarté d’une aube claire n’est autre que la trace tangible du divin ici bas. Le matin, où le soleil renouvelle ses bienfaits chaleureux, renvoie à la régénération du Christ, ayant vaincu la mort comme le jour triomphe des ténèbres. Et ce paysage aux allures d’Éden, baigné dans la fraîcheur d’un jour béni, annonce la Nouvelle Alliance proposée par le Christ rédempteur à l’humanité purifiée de la faute originelle. Après l’obscurité du Golgotha, un nouveau chapitre de la relation de Dieu avec les hommes s’ouvre : le Christ apparaît dans un monde empreint d’une quiétude idéale. Si Jésus interdit l’expérience sensible de sa présence, c’est pour signifier l’impossibilité de connaître le sacré par le seul recours aux sens. Le moindre élément où la beauté transparaît n’est qu’un support pour l’élévation du fidèle vers le divin, exprimé en toute création. Dans l’absence de contact physique, au cœur de ce monde renaissant, se devine le mystère de Dieu, invisible mais omniprésent.

La peinture de Titien vaut donc non seulement comme un commentaire visuel des Écritures, mais aussi comme une célébration esthétique de la présence divine au sein de la nature. La noble anatomie du Fils de l’Homme, la chevelure rousse de Marie-Madeleine et les rameaux verdoyants de l’arbre témoignent de la grâce véhiculée partout où le Verbe se manifeste. Et, comme pour mieux appuyer l’universalité du message christique, la scène se déroule dans un environnement contemporain, en lieu et place de la Jérusalem des débuts de l’ère chrétienne. Exégèse délicate, hymne à la nature marquée par la perfection de Dieu, variation poétique d’une scène maintes fois illustrée, l’œuvre de Titien réussit le tour de force de transmettre l’immanence divine à travers l’éclat éphémère des charmes terrestres.

Auteur : Benjamin Couilleaux