Marie Madeleine et les techniques de l’émotion

Madeleine pénitente

par Maria Giulia Dondero

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BIOGRAPHIE

Maria Giulia Dondero est chercheur qualifié du Fonds National de la Recherche Scientifique et enseigne la sémiotique visuelle à l’université de Liège. Ses travaux concernent les théories de la photographie, les statuts de l’image (artistique, religieux, scientifique), le raisonnement diagrammatique et l’énonciation dans le langage visuel. Elle est notamment l’auteure de Le sacré dans l’image photographique. Études sémiotiques (Paris, 2009), Sémiotique de la photographie (avec P. Basso Fossali), Limoges, 2011, et de Des images à problèmes. Le sens du visuel à l’épreuve de l’image scientifique (avec J. Fontanille), Limoges, 2012.

PAR LE MêME AUTEUR

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Marie Madeleine et les techniques de l’émotion

Madeleine pénitente

par Maria Giulia Dondero

L’iconographie sacrée de Marie Madeleine est aujourd’hui attentivement reconsidérée de façon très pointue dans une nature morte du photographe suisse Olivier Richon –Madeleine pénitente – qui fait partie de la série emblématique Et in Arcadia Ego de 1991.
La relation entre la nourriture, la sensorialité et la dimension sacrée mise en scène dans la photographie de Richon reprend celle déjà manifeste d’abord dans des peintures de thème religieux, puis présente dans un second temps dans le genre de la nature morte. Madeleine pénitente met en scène la nourriture et donc l’expérience olfactive comme un moment de « passage » et de « contagion » entre l’isotopie sacrée et la thématisation de l’expérience perceptive de l’observateur, entre l’espace religieux et l’espace profane à l’enseigne d’une mise en présence de valeurs sensibles.
Si d’une part la nature morte met en scène la « mondanité » de la nourriture, et par conséquent l’objet quise consomme et à consommer en nette contraposition à la récurrence cyclique (et donc intemporelle) de l’advenir évangélique, de l’autre, cette même nourriture peut cependant fournir des exemples des rapports de traduction réciproque (la « trans-mondanité ») entre le Verbe et la Chair sous l’égide du sacré. La nourriture représentée s’offre à la consommation : la figure de l’oignon, en montrant sa composition « interne », se révèle-elle comme un objet non seulement à observer, mais à consommer. Ce n’est pas tant la peau de l’objet à consommer que l’on montre, mais son intériorité : plus qu’inviter à regarder ou à toucher, ceci invite à goûter.
La nature morte a toujours réfléchi sur l’élaboration du discours visuel qui peut se construire non seulement à travers la syntaxe de la vision, mais à travers celle du goût, du toucher, de l’odorat, etc.Madeleine pénitente réussit à explorer une telle problématique de manière originale et intelligente. La Sainte Madeleine, figurante dans le titre, assume le rôle de référence de la tension entre le péché et la pénitence, mais n’apparaît pas. Pour l’isotopie du titre, et pour la tradition iconographique que celle-ci convoque, on peut supposer que le drap bleu sur la table puisse être attribué à Madeleine, imprégné du corps de la sainte, en s’offrant donc comme une enveloppe synesthésique. La mise en scène du drap, projection de l’enveloppe et du mouvement corporel, par le biais du jeu de reliefs et des volumes, montre comment la vision peut fonctionner selon le mode sensible de l’enveloppe tactile. Mais la polysensorialité est exprimée aussi par la présence de l’oignon, dont l’odeur envahit le corps en produisant une sensation de langueur, celle des larmes. La vanité de toutes les choses n’est pas uniquement représentée par l’image de la nourriture à consommer, et par la référence à là vanité de la vie apportée par la tradition deEt in Arcadia Ego, mais bien également par la passion mise en scène. Mais le repentir est une passion non authentique : il advient artificiellement à travers un « instrument de commotion », l’oignon. La passion est représentée de façon ostentatoire : elle est offerte comme la nourriture disposée sur une table, offerte pour être consommée, en un mot elle est « pré-confectionnée ». Les larmes sont procurées, « mises à disposition », prêtes à être utilisées pour notre plaisir. Le « vrai » péché de Marie Madeleine est ici « revisité » : Madeleine n’est plus coupable à cause de son « tempérament charnel » et du vice des sens, comme dans la tradition évangélique, mais pour quelque chose qui ne prévoit pas de salut : la simulation du repentir et donc de la sainteté.

Si nous revenons à présent au drap abandonné, on s’aperçoit que Madeleine n’a laissé de son corps que « l’enveloppe – peau », l’enveloppe de l’enveloppe : le manteau est investi de la sensation extéroceptive de la peau. Le drap remplace l’enveloppe et le mouvement du corps humain dont il conserve l’empreinte. La surface d’inscription de l’enveloppe-drap peut alors être définie comme la mémoire d’un corps, d’une enveloppe constituée de la totalité des « souvenirs » relatifs aux passions et aux sensations de Madeleine. Le mouvement de projection du corps de la sainte engendre une enveloppe qui conserve dans ses plis la mémoire de son origine corporelle, et ces mêmes plis anticipent un retour possible au corps : mais au corps de qui ? Le drap de Madeleine se rend disponible pour un autre corps : celui du spectateur. La sensation tactile liée à la peau est assumée par le spectateur qui prête sa sensibilité proprioceptive et intéroceptive. De plus, l’absence « en présence » de Madeleine à travers l’inscription placée en face du spectateur fait que le processus de consommation et de métabolisation est attribué à nous les observateurs. La représentation se renverse vers nous : l’observateur est « appelé » à prêter le corps absent du cadre. L’isotopie de la consommation, prise en charge par le spectateur dans toutes ses déclinaisons, est de surcroît confirmée par la prise de vue qui nous invite « à prendre place » au banquet de la gastronomie mystique. Ici le sacré a été consommé, et ce qui reste du personnage évangélique est sa connexion avec le sensible. Le titre Madeleine pénitente, est un déictique imparfait parce qu’il indique ce qui n’est plus, ce qui a été consommé : les mots du titre ne s’incarnent pas en Madeleine, mais ils vont à la recherche d’une autre chair, comme la nourriture « ouverte » cherche un lieu où aller exister comme sensation, où pouvoir être goûtée et consommée. La représentation nous convie à nous asseoir à table. De cette manière même le sacré, comme la nourriture, semble être destiné à être « utilisé », comme l’oignon, pour réussir « à sentir » quelque chose, n’importe quelle chose. La nature morte subit ainsi une perversion du sens : elle n’est plus un memento mori, pas davantage un sévère avertissement du type « tu laisseras ton corps ». L’avertissement de la caducité de la vie qui accompagne chaque représentation de la nourriture change de signe : l’image parait même appâter l’observateur avec une exhortation alléchante : « prête ton corps ». Madeleine pénitente critique la légitimité éthique du parcours contemporain vers le sacré, c’est-à-dire la voie sensible, illustrée ici par l’exemple de l’opportunité facile avec laquelle nous pouvons nous mettre à la place du saint, lui prêter notre corps.

Auteur : Maria Giulia Dondero