L’enchâssement du monde

La buveuse

par Ludovic Cortade

L’enchâssement du monde

La buveuse

par Ludovic Cortade

Les personnages semblent étrangers à eux-mêmes : les visages n’expriment que le vaporeux oubli de soi dans l’instant présent. Le fumeur assis sous la fenêtre s’abandonne à ses rêveries tandis que l’axe de sa pipe semble désigner le point nodal de la composition : d’un mouvement ample et sûr, un homme vêtu de noir verse du vin dans un verre tendu dans la lumière avec détachement par une femme assise.

Le geste d’un quatrième personnage vêtu de blanc en direction de la carafe et du verre bientôt rempli esquisse un sentiment de réprobation dont le tableau situé à droite de la porte représentant Jésus et la femme adultère est un prolongement à peine lisible : la buveuse vêtue de rouge a nonchalamment déplié ses jambes et offre peu de résistance à la main leste de celui qui la soudoie. L’immobilité du fumeur perclus de rêveries, la sombre raideur de l’homme au dessein formé et l’engourdissement sensuel de ladite buveuse, forment la quiétude d’un instant sans qualités.

Pourtant, tout se résume-t-il à ce délicieux figement des expressions ? Les plis du coussin biface condensent sur le mode chromatique (le noir et le vermillon) la tension naissante entre l’homme et la buveuse. En confinant métaphoriquement le probable commerce des corps à de secrets replis, le peintre transpose à l’échelle du détail l’histoire d’une relation sensuelle: l’alternance de la succession des creux avec le chatoiement des saillants dit à la fois la prémisse du désir (par contraste, le pli appelle la figure du coussin lisse, vierge de toute empreinte corporelle), la crispation à venir des amants dans l’étreinte, en même temps qu’elle annonce la perspective de l’oubli et de l’ennui consécutifs à ce qui n’aura duré qu’un moment (le coussin repose sur l’assise d’une chaise vide). Le pli lové dans l’obscurité moelleuse de l’étoffe cristallise l’ambiguïté temporelle d’un instant indécidable.

Au détail du coussin répond l’organisation générale de l’espace qui repose sur un jeu d’emboîtement: à la faveur d’un procédé caractéristique de la peinture hollandaise de ce temps l’axe de la perspective crée l’impression d’une échappée, si bien que le la taille des chambranles diminue avec la profondeur. L’illusion fait système avec l’ouverture latérale dans la partie gauche du tableau: ici, le peintre ne dresse l’espace domestique dans ses limites que pour circonvenir à ces dernières. Le paradigme des ouvertures amorce une translation du regard qui nous invite à imaginer ce qui excède notre champ de notre vision et par là-même à déplier l’espace du foyer pour l’inscrire dans le paysage environnant que nous ne voyons pas. Ainsi de la présence de la carte murale ceinte de son cadre tubulaire. Par le sens particulier qu’elle revêt eu égard à sa position près de l’ouverture dans le mur, la carte s’offre littéralement comme une « fenêtre ouverte sur le monde ». Elle réactive l’illusion de la présence réelle du paysage dans l’espace de l’intimité ; en ce sens, l’acte de boire est également l’expression d’une croyance en la démultiplication de l’espace saisi à plusieurs échelles : les pliures du coussin, le couple, le paysage.

A l’instar des jambes de la buveuse, l’implication scalaire du tableau est une invitation à un déploiement du domus dans le macrocosme qui le comprend. L’enchâssement du monde, c’est au fond la mise en forme d’un tableau gigogne, le jeu de correspondances entre des échelles spatiales qui se nouent dans l’attente statique de leur explication.

Auteur : Ludovic Cortade