Le tableau soumis à la parole biblique

Jaël et Sisara

par Bernard Tabuce

Le tableau soumis à la parole biblique

Jaël et Sisara

par Bernard Tabuce

Cette œuvre convie le spectateur à voir de prime abord l’imminence du geste meurtrier que va accomplir Jaël, accroupie auprès de Sisera endormi en travers d’une salle dallée dont les colonnes et la charpente désignent un bâtiment antique. Derrière l’homme, à même le sol, de la vaisselle richement ciselée. Dans le fond du tableau, occupé à gauche par une ouverture qui donne sur le Tabor au pied duquel a eu lieu la bataille, accourent deux hommes qu’une femme accueille. Sur la droite, se développe une architecture vue à travers la colonnade, qui prolonge l’horizon déjà entrevu mais force le regard à revenir vers la veduta et vers le devant de la scène. Le regard est arrêté par le feuillage, à droite, dont la cime renvoie, par une ligne oblique, vers l’œil de la femme, puis vers l’épée au fourreau du guerrier gisant. La scène du meurtre est organisée temporellement de gauche à droite. En légère plongée, est offert l’homme endormi. Il a bu et recevra bientôt le coup fatal que va lui porter Jaël dont la main gauche tient non sans grâce un clou fort long. Dans sa main droite, elle brandit fermement le marteau qui va s’abattre. Le corps horizontal de l’homme et celui de la femme accroupie s’articulent sur un angle droit dont le sommet serait la tête de Sisera. A l’horizontalité et à la verticalité combinées du fond, correspond une organisation allant du devant de la scène vers le fond de l’image qui, chemin faisant, désigne l’homme menacé. Les lignes de fuite de l’architecture conduisent vers la porte, source principale de la lumière, plus particulièrement vers le corps de la femme. Renvoi vers le fond dans un va-et-vient vers le cadre éclairé décentré, qui invite le regardant à reconstruire le temps inscrit dans le tableau. Marqué du signe de la narration, le tableau de Lombard indique par son organisation même que l’œuvre a bien partie liée avec le déroulement du récit biblique. Jaël est représentée à deux reprises : en premier lieu au devant de la scène, puis dans un autre temps (autre lieu) dans la veduta où le meurtre est vu au passé. Le rôle du lecteur consiste à reconstruire le temps et imaginer le déplacement de la femme vers le fond après la mort de Sisera. Là encore, se manifestent des déplacements convergents sur l’endroit où l’extérieur et l’intérieur se rencontrent. Cette toile montre combien l’artiste maîtrise l’ellipse, laquelle rapproche les marques de la storia.

Le rouge, très présent dans le tableau, est en partie justifié par l’environnement : le pays de Canaan. La lumière, ici, est aussi efficace que la géométrie dans la construction de la perspective et la résonance des signes visuels : elle confère, en outre, au personnage féminin une dimension symbolique. Jaël « sort de l’ombre » littéralement. (…). Elle sort encore de l’ombre lorsqu’elle est dans la lumière, debout sur le seuil de sa porte. Jaël est duplice, à tous les sens du terme. Lombard, en la creusant, nous laisse le plaisir de découvrir le secret de son image. Tableau dans le tableau, la veduta est bien le fond signifiant du tableau. Comment, au reste, ne pas être saisi par la présence du Tabor, si clair, si loin, mais étonnamment éloquent ? A la réflexion, la source principale de la lumière est peut-être là-bas où se tient Débora, témoin omniscient comme l’œil de Dieu nous regardant. Alors que nous croyons voir, nous sommes regardés.

Chacune des trois parties du tableau vit au risque des autres, les lignes de fuite et l’orientation de la lumière jouant le rôle d’opérateurs syntaxiques. Le sol, sorte de damier formant un jeu de pistes, devient un espace à parcourir mentalement où s’inscrivent en silence les mots de la Bible. Alors que le mouvement de la Réforme remet en cause l’approche traditionnelle du texte biblique, le peintre affirme sa volonté de s’inspirer directement de celui-ci. Comme d’autres artistes du nord de l’Europe de son temps, Lombard montre l’influence italienne à laquelle il a été sensible : le traitement rigoureux de la perspective, la maîtrise de l’anatomie et la reprise des formes de l’architecture antique. Associé à la dignité de l’expression, le tout est rehaussé d’une ingéniosité narrative au service du texte sacré, peut-être héritée des maîtres du Moyen-Âge.

Auteur : Bernard Tabuce