Le rire de Démocrite

Démocrite le Géographe

par Maximilien de Zarobe

Le rire de Démocrite

Démocrite le Géographe

par Maximilien de Zarobe

‘La terre nous apprend sur nous plus que tous les livres’
Antoine de Saint-Exupéry

À le comparer à une huile fameuse de Rubens, ce tableau de Velázquez pourrait être le portrait de Démocrite. Il serait également censé illustrer sa pensée. Le philosophe avait la réputation de rire des vains efforts des hommes; mais en lui prêtant un air un peu ridicule ainsi qu’un regard moqueur – et peut être même aviné – , le peintre fait du penseur un personnage un peu niais ( rappelons que Platon faisait de Socrate un Silène bouffon). Ne nous fions pas aux apparences : la simplicité de la composition et du personnage masquent une profondeur inappréciable au premier coup d’œil.

« La peinture pense » répétait volontiers Daniel Arasse, qui n’avait pas son pareil pour détecter, au-delà des évidences, la richesse de certains dispositifs picturaux. Ici elle réfléchit : spectateur, philosophe, et mappemonde se renvoient les uns aux autres réservant une place éminente au globe que le penseur désigne d’une main nonchalante. Mais il y a plus car de son index (fût-il détendu), Démocrite pointe surtout le monde où il est.

« Je suis là ! », pourrait-on lui entendre dire en nous invitant d’un œil goguenard à le rejoindre dans son interrogation. Par effet de miroir, le spectateur s’interroge à son tour : « et moi, où suis-je ? ». Sa réflexion se poursuit. « Bien sûr, je suis ici, en face de toi, puisque je te regarde, Démocrite. Mais toi et moi sommes là aussi, sur la terre que tu pointes ». « En outre, Vieux Sage, tu m’apparais aujourd’hui en Espagnol du Siècle d’Or » ! Troublante ubiquité qui abolit l’espace et le temps, et absorbe vertigineusement le spectateur dans la contemplation de l’œuvre.

Démocrite, grand voyageur, avait compris que les savoirs humains n’étaient que partiels, et qu’ainsi prétendre dire le tout du monde, était une vanité. En bordure de table, entre ombre et lumière, deux livres dont l’un porte à faux sur l’autre. De toute évidence le philosophe n’en a cure. Faut-il comprendre que son intérêt se porte davantage sur la planète que sur le savoir humain et les controverses qui le divisent ?

À mesure que le spectateur s’implique dans le tableau, Démocrite paraît prendre du recul et voir les choses de plus haut. Lui qui faisait figure de simplet, articulerait-il in fine une pensée cosmique ? N’aurait-il pas raison de tourner le monde en dérision ? Si cette petite sphère qui gravite dans l’univers offre à peine plus d’intérêt qu’une petite île perdue dans l’océan, qu’en est-il de nous? En déportant le centre du tableau sur la Terre et non sur lui, le philosophe appelle les hommes à plus d’humilité. A l’instar de Pascal (mais avec malice), il questionne les fondements de l’humanisme.

Lorsque la NASA publia les premiers clichés de la planète bleue, le monde s’émerveilla. Pourtant tout va très vite basculer. Ce qu’intellectuellement nous savions n’être qu’une poussière dans l’univers, mais que nous éprouvions malgré tout comme immense, devient exiguë. Les ressources de la Terre s’épuisent. Peu à peu nous prenons conscience que le sort de l’homme lui est subordonné. Elle est désormais au centre de nos préoccupations. Trop imbus de nous-mêmes, aurions-nous négligé notre planche de salut?

Dans l’Espagne du Siècle d’Or qui s’éveille à la conscience planétaire, Démocrite a sans doute raison de rire de nous ; Velázquez ne le fait-il pas pointer dans la bonne direction ?

Auteur : Maximilien de Zarobe