Le prêche aux oiseaux et la bénédiction de Montefalco

Scène de la vie de saint François

par Véronique Ambrosino-Fruit

Le prêche aux oiseaux et la bénédiction de Montefalco

Scène de la vie de saint François

par Véronique Ambrosino-Fruit

Au cœur de l’Ombrie, sur une colline dominant le Valle Umbra se dresse la petite ville de Montefalco. Du haut de ses remparts, un panorama circulaire embrasse toutes les beautés de la région, ce qui lui vaut le joli surnom de « Ringhiera dell’Umbria » puisque de ce balcon exceptionnel l’œil se déplace des confins du Latium à ceux des Abruzzes et des Marches.

Vers 1450, les moines franciscains de la ville passent commande pour leur église d’un cycle de fresques représentant la vie de Saint François à un tout jeune peintre, Benozzo Gozzoli, à peine sorti de l’atelier de Fra Angelico où il avait collaboré à la décoration de San Marco à Florence et de la chapelle San Brizio d’Orvieto. Une dizaine d’années plus tard, il s’illustrera dans le somptueux défilé des Rois mages commandé par Laurent de Médicis pour la chapelle de son palais à Florence.

Mais pour l’instant, il s’agit d’orner les murs et la voûte d’une chapelle absidiale percée d’une haute fenêtre. Gozzoli choisit de retenir 19 épisodes de la vie du saint, qu’il représente en 12 fresques sur trois rangées, depuis sa naissance en bas à gauche jusqu’à son ascension en haut à droite. Le rang inférieur est consacré à sa jeunesse, suivie sur le rang médian des exploits du prédicateur et au-dessus par les preuves de sa sainteté Ce schéma inhabituel montre l’originalité de Gozzoli par rapport à ses prédécesseurs, en particulier le plus fameux de tous, Giotto qui vers 1290 avait peint le merveilleux cycle de la vie de Saint François dans la basilique supérieure d’Assise. Gozzoli rompt ici la chronologie ordinaire et s’attache à ce voyage qui conduit le saint, sa vie durant, de la terre vers le royaume de Dieu, à l’image de la vie même du Christ. Parallèlement, il inscrit les scènes dans une architecture et des paysages réalistes, donnant ainsi à ses contemporains une compréhension intime de Saint François.

L’une de ces scènes attire plus particulièrement l’attention aussi bien par son sujet, éminemment franciscain, que par la composition que lui donne Gozzoli. Située à droite, au milieu, l’inscription peinte sous la fresque en précise l’épisode: Quando Beatus Franciscus pr(a)edicavit avibus apud meuaneum demu(m) benedixit Mo(n)tem Falone(m) et p(o)pulu(m), c’est-à-dire « Quand Saint François prêcha aux oiseaux et ainsi bénit Montefalco et ses habitants ».

Deux moments s’inscrivent donc dans un même décor : à gauche Saint François suivi d’un compagnon prêche devant une assemblée d’oiseaux ; au centre de la fresque les deux hommes apparaissent une seconde fois devant quatre hommes agenouillés qui occupent toute la moitié droite de la scène. Les deux premiers portent la bure des Franciscains ; l’un, coiffé d’un bonnet avec l’inscription M. Marcus, tient dans ses mains une mitre d’évêque: on l’identifie comme Maître Marcus qui vers la fin du XIV° siècle était l’évêque de Sarsina et ensuite de Marsico Nuovo ; derrière lui, le Frère Jacopo représente l’ensemble des Franciscains qui commandèrent les fresques. Les autres personnages, des laïcs, sont probablement des membres de la famille Calvi qui au XV° siècle ont été de généraux donateurs pour l’église de Saint François à Montefalco. Les deux attitudes de François sont différentes : devant les oiseaux, légèrement incliné, il pointe le doigt vers le ciel pour indiquer qu’il parle de Dieu ; alors qu’il fait le signe de la bénédiction devant les hommes.

Mais ce qui est le plus frappant dans cette fresque est l’inscription de la scène dans son paysage. Au-devant de la puissante chaîne de montagnes qui ferme l’horizon au-dessous d’un ciel zébré de nuages, plusieurs éléments le composent :

à gauche, derrière les oiseaux se déploie une campagne typiquement ombrienne,

tandis qu’à droite apparaît la ville de Montefalco avec ses remparts, ses armes et ses maisons hérissées de tours comme c’était la mode à l’époque.

Ainsi Gozzoli étend la bénédiction de quelques notables ici représentés à l’ensemble des habitants de la ville, voire à la région toute entière.

Toutefois ce qui reste le plus novateur est la description quasiment géographique de la nature autour et à l’arrière de François prêchant aux oiseaux. Rappelons que de Montefalco la vue embrasse toute la région, avec ses champs, ses collines et ses villes. C’est bien cela que Gozzoli peint dans cette fresque tel qu’il le voit alors. Le puissant Mont Subasio élève ses pentes raides, piquetées de quelques arbres.

En plan moyen on distingue une autre ville : il s’agit de Bevagna près laquelle on dit que le prêche aux oiseaux eut lieu. Entre la montagne et les collines de premier plan s’étend la campagne telle qu’elle subsistait encore dans les années 50 du dernier siècle. Une campagne densément cultivée suivant la méthode de la coltura promiscua où des rangées d’ormes (dont le feuillage apportait un appoint pour nourrir les animaux en hiver) soutenaient des vignes entre lesquelles on cultivait des céréales et des légumes. Et sur les pentes adoucies des collines poussent des oliviers.

Le même souci du détail se retrouve dans la peinture des oiseaux si attentifs aux paroles de François. Treize espèces voisinent ici, incluant une huppe, un cygne, une grive, une pie, un faisan et une mouette. Ce rassemblement exceptionnel et hors nature soulignent la sainteté de la conversation.

Auteur : Véronique Ambrosino-Fruit