Le crépuscule était son élément

L'abbaye dans une forêt de chêne

par Mathilde Labbé

Le crépuscule était son élément

L'abbaye dans une forêt de chêne

par Mathilde Labbé

Friedrich n’est pas un naturaliste ; il a toujours affirmé le caractère symbolique de ses œuvres. L’Abbaye dans la forêt de chênes ne fait pas exception. Le tableau synthétise, dans une composition recherchée, des éléments symboliques propres au peintre et acquiert ainsi la profondeur énigmatique nécessaire pour provoquer l’introspection chez le spectateur.

Le cimetière sous la neige est à la frontière entre la nature sauvage et l’organisation humaine de la mort, avec tout ce qu’elle comporte de decorum. L’abbaye, en ruines, est un motif récurent de l’œuvre de Friedrich, souvenir enfantin d’Eldena, plus ou moins éreintée par le temps selon les tableaux. Elle crée l’atmosphère gothique chère au Romantisme qui redécouvre le Moyen-âge. Les chênes, métaphore patriotique des héros blessés de l’Allemagne en période de censure , sont disposés symétriquement de part et d’autre du bâtiment. Ils traversent une ligne qui sépare l’ombre de la lumière au-dessus de la ligne d’horizon réelle et fournissent au tableau une dimension vertigineuse. Sur cette composition verticale se détachent des personnages, isolés et écrasés par l’immensité de l’étendue enneigée.

Cette cérémonie d’inhumation que le spectateur surprend de loin attise la curiosité, mais la profondeur du tableau n’a rien à révéler. L’ombre uniforme entre les arbres constitue plutôt une toile de fond qu’un véritable troisième plan. Le caractère vague et flottant des silhouettes dans la procession avertit de même qu’il faut chercher ailleurs le centre du tableau, hors des reliefs trompeurs et du décor de théâtre. Cette progression déceptive oblige à relire l’image et fait apparaître l’organisation systématisée des éléments. Du bout de la procession à l’église et du portail, ouvert sur l’autre monde, à la flèche du vitrail, le regard suit une progression horizontale puis verticale vers le centre géométrique du tableau, au croisement de deux lignes esquissées par le haut du mur de l’abbaye et la flèche du vitrail. Il peut alors se porter au delà du Diesseits, la vallée de larmes, vers l’aurore du Jenseits

La partie supérieure de la composition, occupée par un ciel clair-obscur, recèle la clé de l’œuvre. Une étrange lumière émerge du brouillard qui baigne la scène d’inhumation. Le jour n’est pas aussi éclatant que dans la Croix en montagne (1807-1808) mais il semble apporter le salut. Or l’Abbaye dans la forêt de chênes a un tableau jumeau : le Cimetière de monastère sous la neige. représente la même scène nimbée d’une lumière éblouissante. Ce second tableau livre peut-être l’aboutissement joyeux de l’illumination commencée dans le premier pour amener le spectateur, par la contemplation, à une conversion mystique :

« Ferme les yeux, afin de voir d’abord ton tableau avec ton esprit. Ensuite, fais surgir ce que tu as vu dans ta nuit, pour que son action s’exerce en retour sur d’autres êtres, de l’extérieur vers l’intérieur. »

L’artiste, pour Friedrich, a vocation de medium, et fait communier son public à l’image sublime de la création pour qu’il se tourne vers Dieu dans un sacrement naturel. On a souvent parlé, à propos de ses tableaux, du « sublime » défini dans les travaux de Burke ou de Schillercomme le sentiment esthétique d’«horreur délicieuse» éprouvé devant la nature en furie. Il semble pourtant que Friedrich dépasse ici cette étape du dialogue : il donne au spectateur le sentiment de sa propre finitude mais lui révèle en même temps un ciel salutaire et l’engage à se réconcilier avec l’immensité bienveillante de la vie après la mort. Il réalise ainsi le tour de force de convertir le regard curieux posé sur le tableau en un regard introspectif : il conduit chacun à considérer le salut de son âme.

Mathilde Labbé