La représentation du corps dans une photographie de Bill Brandt

Nude, East Sussex Coast

par Nanta Novello Paglianti

La représentation du corps dans une photographie de Bill Brandt

Nude, East Sussex Coast

par Nanta Novello Paglianti

« Une sorte de lien ombilical, écrit Roland Barthes dans La Chambre claire, relie le corps de la chose photographiée à mon regard ». Ces mots semblent évoquer une photographie prise par Bill Brandt dans l’East Sussex en 1953. Il s’agit d’une femme nue étendue sur une plage de cailloux, à coté d’elle un rocher et en face : la mer. On ne peut pas voir le visage de cette fille parce qu’elle tourne le dos au spectateur mais elle laisse révéler son statut féminin à travers la présence de sa chevelure noire. Le cadrage est la première caractéristique qui nous attire. Une prise latérale expose au premier plan les fesses de la femme pour continuer avec le dos et enfin une partie des cheveux. Il s’agit d’un cadrage qui suggère du corps photographié un effet d’allongement, de prolongement, souligné aussi par la fente dans le bas du dos. Le corps représenté semble s’allonger vers la mer, éprouver une tension qui le pousse à rejoindre son élément « naturel ». Comment peut-t-on faire un rapprochement entre le corps et le paysage ?

D’abord ce corps féminin est accoudé et montre deux grandes formes arrondies : les fesses et les épaules. Les autres formes arrondies semblables à celles-ci sont les cailloux de la plage et la partie basse de la tête qui est pourtant bien cachée, presque masquée. Cette dominance de la rondeur est contrastée par les traits verticaux plus droits et aigus formés par les cheveux. Plus le corps suggère une épaisseur et une lourdeur, plus la chevelure semble être poussée par la légèreté du vent. L’ombre des cheveux sur le dos renforce cette idée d’enchevêtrement de formes en opposition avec la linéarité du corps. Les mêmes traits droits, qui représentent les cheveux, sont semblables à ceux des falaises dentelées présents sur le côté gauche de la photo.
Deuxièmement, les différentes nuances de noir et de blanc de la photographie jouent un rôle essentiel. Il s’agit d’un chiasme, d’un mélange entre la couleur poivre et sel des rochers à gauche et les jeux de lumière que le soleil fait sur les cheveux de la femme. Cette ressemblance tonale se croise avec la blancheur de l’écume de la mer, les rochers de la partie supérieure de l’image et le blanc de la chair. Il y a un élément essentiel de l’image qui fait ressortir le corps humain du paysage : le trou situé au–dessous de la hanche droite de la femme. Ce vide s’oppose aux formes pleines du corps féminin, à la couleur de sa chair et aux nuances de noir et de blanc qui caractérisent cette image. Bill Brandt a peut-être joué sur la mimésis, recherchée dans chaque trait particulier, et sur un trait différentiel qui semble contredire toutes les assonances évoquées.

Le corps révèle une discontinuité figurative en tant qu’il est morcelé, mais en même temps il pousse le spectateur à compléter mentalement ses parties manquantes. Le corps ici prend la place du regard, métonymie corporelle par excellence, empreinte unique dans son genre, selon Jean-Marie Floch dans Les Formes de l’empreinte. Elle « atteste de sa présence effacée. On ne s’agit ni d’une présence ni d’une absence, mais bien de l’attestation d’un effacement de la présence qui est une condition pour que des traces fonctionnent comme empreinte » (Jacques Fontanille, Les Espaces subjectifs. Introduction à la sémiotique de l’observateur, Hachette Éducation, Paris, 1989). L’effet de présence corporelle est marqué aussi par la texture de la peau féminine. Elle apparaît lisse et douce comme l’écume de la mer en contraste avec le caractère discret des rochers du paysage. Ce « plastique », ce matériel charnel, souligne encore plus la rondeur de ce corps et accentue le contraste avec la couleur et la substance des cailloux.
Pour conclure, nous assistons, d’une part, à un rapprochement du corps humain et du paysage grâce à la similitude des formes et aux nuances du noir et du blanc, et, d’autre part, à un détachement, à un contraste entre les deux dû à la texture du corps qui dépasse la « froideur » du paysage marin. Cette sensation est enfin soulignée par la figure humaine de dos, toujours au premier plan, proche de nous, et en opposition avec la nature tout le temps lointaine et inaccessible. Le corps veut entrer en empathie avec le spectateur. Il ne s’agit pas d’un rapport « à bonne distance », mais d’une tentative d’enveloppement du destinataire qui passe à travers un cadrage englobant l’essence du corps.

Auteur : Nanta Novello Paglianti