La leçon d’un maître

Le vieil homme assis

par

La leçon d’un maître

Le vieil homme assis

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Deux ans avant sa mort, Picasso peint ce portrait intitulé Le vieil homme assis . Les bleus de cobalt, verts et oranges vifs, audacieux, confèrent au tableau une vitalité surprenante. Les barbouillages, les coulures ont une spontanéité déroutante : ils rappellent la facture « négligée » des peintures d’enfants, et posent la question du retour à « l’enfance de l’art ». On le sait, Picasso a toujours violemment critiqué l’apprentissage académique et stérilisant qu’il avait dû subir, et contre lequel il a témoigné avoir « lutté toute sa vie ». D’où le style dont ici, il use : bad paintinget non finito ; en d’autres termes, le style tardif ou Spätstill qu’en 1973, à Avignon, la critique louangea ou décria.

Si le personnage peint n’est pas jeune, son grand âge ne s’impose pas. Il n’affiche pas les stéréotypes de la vieillesse, rides, maigreur, faiblesse, épaules voûtées ; et les couleurs qui lui sont attribuées ne coïncident pas avec les teintes sombres qu’en général, on associe à l’idée de fin de vie. Sans l’apport du titre officiel, voit-on, dans ce portrait, le vieil homme dont il est question

L’homme, campé de face, calé sur son fauteuil, fixe le spectateur de ses deux pupilles noires.
Deux indécidables profils habitent un visage mouvant, cerné par une barbe en frisottis qui escamote les oreilles et rend la figure imposante par rapport au torse, où trois petits cercles inscrivent un axe reliant le visage à l’entrejambe écarté. La main droite, posée à plat, dialogue avec – en guise de main gauche – une curieuse excroissance projetée vers l’avant. Ce membre étrange soutient une plage bleue qui, incongrue, remonte sous le menton. Cette dernière élide l’épaule et le bras gauches, remplacés par le dossier du fauteuil et la traînée de cobalt arrimée à la main. Main, pouce, phallus, garde d’épée, ou moignon, cet appendice défie toute vraisemblance. Il semble guider la plage bleue qui, vibrante, est tendue en direction du spectateur, à qui elle tire littéralement la langue, lui faisant ainsi « la nique ». Na ! Sorte d’offensive contre-figurative interne à la représentation, tour de force expressif du peintre qui ose tout . « Auparavant les tableaux s’acheminaient vers leur fin par progression…Un tableau était une somme d’additions. Chez moi, un tableau est une somme de destructions. Je fais un tableau, ensuite je le détruis. Mais à la fin du compte rien n’est perdu ; le rouge que j’ai enlevé d’une part se trouve quelque part ailleurs ». Ainsi du bleu.

Le déguisement dont le bonhomme est affublé, gilet de torero, cuissardes et couvre-chef ondulant, confirmerait l’hypothèse de l’ironie ludique, la volonté qu’a Picasso de déjouer les règles du « picturalement correct ». Il y a plus. Si le portrait d’un personnage assis est un thème classique de la peinture, sa bienséance est malmenée. Défiant les convenances sociales, le costume dévoile une panse rebondie piquée de trois nombrils. Le chapeau vacille et coule sur le visage. L’homme est collé à son trône-fauteuil, tel un roi de mascarade : « Yo el rey » ? Moi le roi ? Autoportrait de l’artiste ? Parmi les nombreux masques derrière lesquels Picasso aimait se cacher dans sa dernière période, outre les fanfarons et mousquetaires, « l’avatar le plus fréquent » était le personnage de l’artiste . L’autoportrait – à preuve l’ultime exécuté par Picasso le 30 juin 1972-, s’il est, suivant la définition littérale du terme, « chiffré dans le code de la ressemblance physique », peut aussi l’être de façon moins explicite : affaire de définitions.

Le peintre âgé se joue des contraintes stylistiques et du « métier ». Et de son image. Plein de verve, le Maître est prêt à en découdre, et continue à expérimenter, sauvagement. L’avenir appartient au tableau. « Chaque jour, je fais pire » disait Picasso, conscient du travail qu’il accomplissait sans jamais pouvoir y « mettre le mot FIN » . Admirable liberté.

Auteur : Françoise Julien