La beauté du difforme

Le pied-bot

par Stéphane Rengeval

La beauté du difforme

Le pied-bot

par Stéphane Rengeval

Fièrement campé sur sa jambe la plus sûre, un jeune garçon atteint d’un pied-bot pose de trois-quarts, habillé de guenilles. Il serre fermement sa besace sous le bras, et porte sa béquille sur l’épaule. « Donnez-moi l’aumône pour l’amour de Dieu » dit le billet qu’il tient dans la main. Une ébauche de pose martiale semble se dessiner dans la posture de ce jeune mendiant qui tient sa canne comme une arme, un sourire aux lèvres. Ribera brosse ici un semblant de portrait d’apparat où transpire la dérision.

Cette peinture à caractère satirique s’ordonne selon une composition verticale, simple et austère. La pauvreté du petit hidalgo de pacotille s’exhibe sans pudeur : la misère du costume, la saleté des pieds nus, les dents gâtées. L’horizon placé en bas de la composition met en valeur les pieds du garçon -insigne de la plèbe ?- et donne un aspect monumental à son corps, en contraste avec le paysage en arrière-plan qui est peint par touches légères et rapides, avec un traitement aussi vaporeux que l’est celui des nuages.

Dans la posture du garçon, nous pouvons repérer une forme triangulaire qui s’articule autour des deux bras raidis et de la béquille, cette dernière constituant une sorte d’attribut ironique qui se présente comme une arme et qui n’est, au contraire, que le signe d’une infirmité. Dans cette même main qui tient la béquille, le manuscrit se donne à lire perpendiculairement, et l’ensemble compose un enchaînement serré : le texte qui indique la possible aphasie du jeune garçon et sa situation de mendiant, la chair courbée de sa main qui semble redoubler la difformité de son pied-bot, et la canne épaulée d’une façon toute désinvolte. Le mouvement de balancier qui s’ébauche ainsi, de la canne épaulée à la main cambrée, et de la main au texte, révèle un motif de mouvement, celui de la charité, autrement moins prestigieux que celui des héros de romans de chevalerie. Le garçon au pied-bot paraît combiner, à travers son geste parodique, la figure de l’hidalgo et du picaro : le noble qui ne travaille pas de ses mains et érige l’honneur en patrimoine moral est aussi celui qui dévoile sa naissance ignoble et revendique la mC’est le large sourire du garçon qui nous persuade de la comédie, et incidemment, de l’attitude ironique du peintre par rapport au « siècle d’or » espagnol. S’agit-il pour autant d’un mouvement de conscience ironique, art d’effleurer, ou bien d’un trait cynique ? Si l’ironiste ne veut pas être profond et refuse d’adhérer au réel, le cynique, en revanche, revendique hautement cela même qu’on lui reproche. Chez ce dernier, les deux personnages de l’ironiste, le mystificateur et le mystifié –picaro et hidalgo– ne font qu’un. Pourtant, il y a dans le cynisme une dialectique qui est du même ordre que le jeu, nous dit Vladimir Jankélévitch, car si le cynique se parodiait vraiment lui-même, il ne serait pas autre chose qu’un ironiste. Le cynique est en fait relativement sérieux, ou plutôt, il n’est ni tout à fait dupe ni tout à fait comédien. A force de jouer avec le scandale il lui arrive de l’endosser, et comme le jeune mendiant brave sa propre vocation, il se renie lui-même, faute de pouvoir être totalement impudique.

Auteur : Stéphane Rengeval