La banalité transfigurée

Femme fouillant dans un placard

par Pierre Fresnaut-Deruelle

La banalité transfigurée

Femme fouillant dans un placard

par Pierre Fresnaut-Deruelle

Fouiller dans un placard est un geste essentiellement domestique, comme le retournement de la féminité sur elle-même : le chiffre de l’intimité penchée sur son propre mystère. Est-ce pour cette raison que les portes du meuble ne semblent s’être ouvertes qu’à proportion d’une réticence non entièrement vaincue ? L’accroupissement de cette femme ainsi que la présence de la lampe à pétrole ne sont pas, non plus, pour rien dans cette capture du secret offerte ici par Vallotton. La silhouette du personnage, vu de dos, participe, en effet, de cette clandestinité dont semble faite la vie des autres lorsqu’après s’être prêté au rite de la sociabilité, ces derniers se retrouvent livrés à eux-mêmes. Il n’est pas exagéré de dire que le peintre, observateur sans pareil de la privacy, atteint à une expression saisissante de celle-ci : Femme fouillant dans un placard est une sorte de peinture de genre au deuxième degré où la vie quotidienne, dépouillée au maximum, a laissé place à cet infra -pittoresque au creux duquel les Nabis, en particulier, ont cru déceler « le noyau dur » de l’existence.

A l’instar du mélancolique tisonnant machinalement les cendres refroidies dans l’âtre, cette femme, à la recherche d’on ne sait quel chiffon, s’est absorbée dans un mouvement qui compte peut-être plus que l’objet qu’elle est venue chercher. Car, « ce buffet du vieux temps qui sait bien des histoires » ( Rimbaud) est le lieu de toute une mémoire où l’empilement des linges de maison, pareils a des livres qu’on aurait couchés, dit à soi seul l’épaisseur des choses thésaurisées. Symptomatiquement, c’et dans la partie basse du meuble que le personnage mène ses recherches, en cette sorte de sous-sol où le rangement fait place à l’entassement : baissée sur ce qui semble se présenter comme une boîte entr’ouverte, la femme remue des souvenirs. Comment donc ne pas l’accompagner dans sa « descente » où la moindre trouvaille fait office d’exhumation ?

Mais en dernier ressort, c’est la dimension religieuse du tableau qui l’emporte. Appuyée sur son bras gauche, cette silhouette s’est littéralement prosternée devant l’énorme meuble. En haut de l’armoire, la diagonale des battants, qui se trouve redoublée par le jeu des ombres, dessine comme un fronton. Ce placard est un temple au pied duquel le personnage semble sacrifier à quelque dieu lare. A n’en point douter, ce personnage officie.

Le symbolisme, caractérisé en ceci que l’Idée et le monde sont censés échanger intimement leurs termes, diffuse jusqu’à nous.

Auteur : Pierre Fresnaut-Deruelle