Eliezer et Rébecca

Eliezer et Rébecca

par Pierre Juhasz

Eliezer et Rébecca

Eliezer et Rébecca

par Pierre Juhasz

 » Je suis belle, ô mortel, comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière (…)  »
Charles Baudelaire

L’Ancien Testament raconte que pour accomplir sa mission, Éliézer demanda l’aide de Dieu : la jeune fille destinée à Isaac devait être celle qui offrirait à boire au serviteur d’Abraham, puis à ses chameaux. Ce que fit Rébecca qu’Éliézer reconnut ainsi comme future épouse d’Isaac. Il lui offrit alors un anneau d’or et deux bracelets et la demanda en mariage au nom de son maître. C’est ce moment particulier, ici, que Poussin représente et interprète : le moment du don, de l’annonce après l’élection, le moment consécutif au discrèt miracle de la désignation pendant lequel les regards se tournent et les gestes se suspendent, tandis que les chameaux d’Éliézer, déjà abreuvés, s’absentent de la représentation1. La jeune fille qui surplombe le groupe de gauche, tenant des deux mains sa cruche sur la tête, figure statuesque faisant écho à la colonne surmontée d’une sphère, à droite, tel un point sur un « i », Conversations sur la connaissance de la peinture et sur le jugement qu’on doit faire des tableaux… À Paris chez Nicolas Langlois, 1677, p.260. »>faisant écho aussi au personnage au ton pierreux accoudé sur la jarre, de son regard croise le nôtre et nous invite par son sourire, tout en s’éloignant, à partager le moment de grâce, préfiguration du mariage entre Isaac et Rébecca, préfiguration aussi de L’Annonciation du Nouveau Testament.Avec l’écriture de ces vers, Baudelaire avait-il en mémoire le tableau de Poussin, la grâce de ses figures, de ces jeunes filles aux allures parfois sculpturales ? Quelques années avant cette œuvre, le peintre avait lui-même associé la beauté féminine à l’architecture : « Les belles filles que vous aurez vues à Nîmes ne vous auront, je m’assure, pas moins délecté l’esprit par la vue que les belles colonnes de la Maison Carrée, vu que celles-ci ne sont que des vieilles copies de celles-là ». Quelle narration se décline sous notre regard au fil de ces figures « belles comme un rêve de pierre » dont le mouvement se suspend comme le fil de l’eau versée d’une jarre à l’autre, pourtant prête à déborder ? Pourquoi toutes ces belles, « ni tout à fait la même ni tout à fait une autre » s’affairent-elles ou s’arrêtent-elles pour un instant de repos, dans la rythmique des couleurs et des drapés, autour du puits ? Quels liens aident-elles à tisser au centre du tableau, entre Rébecca et Éliézer, au devant de la scène, le fidèle serviteur qu’Abraham a envoyé sur ses terres d’origine, à Nakhor, en Chaldée, afin qu’il y cherche une épouse pour son fils Isaac ?

Dans une rhétorique des regards et des gestes, les groupes de personnages se déploient autour de la figure centrale d’Éliézer, dont la tunique jaune doré se détache par sa lumière et se tend comme un arc, par le jeu de l’ombre, sur la médiane verticale du tableau, corps et main tendus vers Rébecca, à qui se destine l’offrande. L’index levé de la main droite désigne son visage tandis que le pouce et le médium enserrent l’anneau et le lui présentent. En contrebas, dans l’ombre, la main gauche tend les bracelets. Moins visible que la précédente, elle crée d’ailleurs un trouble puisqu’une autre main gauche est présente, au-dessus, dans la lumière, paume levée vers le ciel, index pointé vers l’anneau d’or, dans la direction de Rébecca, vers sa main portée à son cœur. Les doigts tiennent une corde qui descend verticalement dans le puits, traversant, à la jointure des mains d’Éliézer, le plan du tableau. La main sagittale qui puise l’eau, dans la continuité du bras droit de la jeune fille cachée partiellement par Éliézer, crée la conjonction de deux espaces et de deux actions et elle semble produire une des condensations du récit biblique : le geste que la jeune fille accomplit est aussi celui que Rébecca a dû effectuer antérieurement pour assouvir la soif du serviteur d’Abraham puis de ses chameaux, ici absents, ce geste en somme révélateur et annonciateur de l’extraordinaire rencontre, signe de la Providence.

Ainsi pourrions-nous penser, à l’instar de Claude Lévi-Strauss, que les douze compagnes de Rébecca distribuées autour du lieu de la rencontre en groupe statique à droite et en groupe en mouvement à gauche, que ces douze visages dont chacun témoigne d’une expression particulière allant de l’indifférence à l’envie, de l’étonnement à l’émerveillement, que ces douze plus un visages figurés entre grâce mobile et sensuelle, faits de chair et de sang et beauté immuable de la pierre en liaison avec la terre, que ces treize femmes, donc, « si ressemblantes entre elles (…) représentent plutôt que des personnes individuelles, le sexe féminin en général, par lequel la continuité du sang se transmet ».

En conséquence, le dialogue plastique entre les différentes figures qui pourraient aussi n’en représenter qu’une, à la fois étude des comportements humains et en Terre promise durablement habitée, à la préfiguration de LAnnonciation et, à travers la diversité des attitudes représentées, à l’étude des réactions du cœur humain devant la grâce, problème capital dans la spiritualité du XVIIème siècle.

Auteur : Pierre Juhasz