Dans l’oeil du cyclône

Le baiser

par Germain Bailly, Amandine Dessolier et Pierre Fresnault

Dans l’oeil du cyclône

Le baiser

par Germain Bailly, Amandine Dessolier et Pierre Fresnault

Le Baiser d’Emil Rudolf Weiss représente une femme, en robe blanche, tenant dans ses bras un homme, tout de noir vêtu, qui le lui rend bien. Le couple est vu de trois-quarts dans un espace sinueux, qui s’apparente à une bouche ouverte, offerte, ici, de biais. En dépit du titre de l’¦uvre, on remarque que les personnages ne s’embrassent pas à proprement parler, puisque, au lieu de « s’affronter» , leurs têtes, bien qu’accolées, semblent se juxtaposer. Quoi qu’il en soit l’image montre plus qu’un baiser.

La position fort suggestive du couple dit l’attirance sexuelle, que souligne à son tour, la composition : les amants sont à l’espace sinueux qui les enveloppe ce que, lors d’une pénétration, le pénis est à la vulve. Climat psychanalytique, s’il en est.

La composition est ainsi faite que les personnages paraissent en danger, inconscients de l’instabilité du monde qui les entoure. Le décor, typiquement expressionniste (on songe évidemment à Munch), signifie que nos deux amants sont le jeu de forces qui les dépassent : celles d’une passion amoureuse « dévorante ». A ce sujet, cette vulve n’est-elle pas également une bouche monstrueuse ? Si tel était le cas, Le Baiser serait une vision typiquement masculine puisqu’on sait que la peur de la dévoration sexuelle est un fantasme d’homme.

À L’évidence, le couple est pris dans un maelstrom qui les emporte. Mouvement centripète des courbes ondoyantes qui vont les engloutir : déjà, le bras de la femme, mais surtout le dos de l’homme épousent la courbe des halos blancs du tourbillon. Eros et Thanatos.

Deux interprétations, peuvent être avancées, qui concernent cette image « bouleversante ». Est-il question pour l’artiste de montrer, dans ce baiser, l’épicentre d’une énergie rayonnante ? Ou, au contraire, le moment ultime d’un répit, la tête des amants constituant ainsi l’¦il de quelque cyclone ? Le noir et le blanc – couleurs autant que valeurs -,qui participent au jeu des tensions de l’image, dramatisent à l’extrême la scène. Partant, c’est la seconde interprétation qui l’emporte : le couple tente de se maintenir dans le tournoiement vertigineux des forces dissolvantes qui l’assaillent

De Tristan et Yseult à Vertigo d’Hitchcock en passant par les Affinités électives de Goethe, l’érotisme est vécu comme une expérience limite, que Weiss, en post-romantique pessimiste renouvelle à sa façon : imprégnée de freudisme.Tomber amoureux, c’est trouver la faille de l’autre.

Auteurs : Germain Bailly, Amandine Dessolier et Pierre Fresnault