Denis Roche

« 21 juillet 1989, Waterville, Irlande, Butler Arms Hotel, chambre 208. »

par Jean Arrouye

Denis Roche

« 21 juillet 1989, Waterville, Irlande, Butler Arms Hotel, chambre 208. »

par Jean Arrouye

Curieuse et instructive photographie de Denis Roche que ce cliché qui montre un appareil photographique sur son pied, en contre-jour devant une fenêtre vitrée à travers laquelle on aperçoit un paysage de bord de mer. Les contours de la silhouette de l’appareil photographique sont flous ; il est hors champ, au premier plan, tandis que ce qu’on voit au-delà de l’ouverture de la fenêtre est net, ce qui, en fonction des usages ordinaires de la photographie, pousserait à croire que le paysage est le sujet de la photographie.

Mais l’appareil en cache près de la moitié. Si on voit au-dessus de celui-ci le ciel sans nuage, sur le côté gauche la mer et au-delà d’un épais mur crépi un triangle de terrain qui semble couvert d’herbes, à droite la mer encore, un pan du même mur et, dessous, le fond d’un bassin. Couvert partiellement d’eau, qu’entoure le mur, cela ne fait que rendre davantage sensible l’occultation du paysage par l’appareil. Il faut donc convenir que ce que Denis Roche a photographié, c’est un appareil disposé sur son pied devant une fenêtre d’où on a vue sur la mer comme pour prendre une photographie par cette fenêtre. Le flou de l’appareil suggère sa proximité de celui qui a pris la photographie et donne le sentiment qu’il va maintenant en prendre une autre, mais cette fois-ci avec cet appareil que l’on voit sur l’image. Donc le sujet de la photographie est, factuellement, un dispositif de prise de vue, narrativement (toute photographie est un arrêt sur image d’un instant d’une histoire en cours), l’imminence d’une prise de vue, méta-coniquement une réflexion sur l’acte photographique.

Plus précisément sur la procédure du cadrage, sur laquelle la mise en abyme multiple du format, rectangle horizontal, attire l’attention. En effet le cadre de la photographie est repris (et légèrement modifié) par le cadre de la fenêtre qui contient le rectangle noir de l’appareil photographique en haut duquel se découpe celui du viseur, qui est donc le dernier temps de cette réitération de la délimitation d’un champ de vision. Comme on est à quelque distance de l’appareil on ne peut voir le paysage dans le viseur, mais seulement, anamorphosé et décalé, un bout du montant de la fenêtre et le fin trait oblique de ce qui est peut-être un cordon, objets dont on voit d’autres parties au-dessus de l’appareil. Cependant la mise en place de l’appareil devant la fenêtre et cette conduite du regard jusqu’au viseur par les successives mises en abyme font imaginer que si on mettait l’œil au viseur, alors, oui, on verrait vraiment le paysage.

Mais, parce que cette même série de mises en abyme attire tour à tour l’attention sur les limites de la photographie, la césure du cadre de la fenêtre, la censure de l’appareil photographique et le décalage de ce qu’on voit dans le viseur, on comprend que ce que l’on verrait alors – et qu’enregistrerait la photographie prise – ne serait que partie du paysage que contient la fenêtre, et une partie relativement encore plus restreinte de ce qu’on verrait si l’on s’approchait de la fenêtre pour regarder à l’extérieur. La mise en scène de l’image composée par Denis Roche a donc pour but de rappeler que la photographie n’enregistre jamais qu’un fragment du spectacle du monde observé par le photographe, qu’elle n’en fournit qu’une vue partielle, et partiale, dépendante de la visée du photographe. La démonstration de cette limitation de la photographie est renforcée par le fait que le paysage aperçu est celui d’un bord de mer apparemment plat et qu’on imagine en conséquence la mer et la ligne d’horizon se prolonger loin de part et d’autre de ce qu’on en voit. L’occultation du paysage par le corps noir de l’appareil photographique est la métaphore de ce que l’image photographique est défective, qu’elle ne permet de voir qu’une infime partie du monde, dans un format déterminé par l’appareil. et que donc prendre une photographie est consentir à un certain aveuglement.

Dans Notre Antéfixe (Seuil 1978) Denis Roche s’interrogeait : « Avec quoi une photographie peut-elle avoir à faire dès lors qu’on la prend ? » Cette photographie-ci fournit simultanément plusieurs réponses à cette question.

La photographie a d’abord à faire avec le monde, que, si elle n’en retient qu’une vue restreinte, elle permet, en raison même de cette restriction, de voir autrement que dans l’expérience ordinaire du regard, plus précisément parfois et plus intensément toujours, qualifiant les objets qu’elle montre et les faisant participer à la vie de l’esprit.

Elle a aussi à voir, bien sûr, avec la mémoire, mais pas seulement parce qu’elle garde la trace de ce qui était devant l’objectif de l’appareil ; elle convoque aussi, dans la mesure, encore, où on la sait limitée, chez le photographe le rappel de ce qu’il a vu de plus que ce que son image a retenu et qu’il peut retrouver dans ses souvenirs, et chez le spectateur la supputation du hors champ en se fondant sur ce qu’il sait déjà du monde et de l’histoire, sur sa mémoire culturelle.

De ce fait elle a également à voir avec l’imagination. Essayer d’imaginer le hors champ c’est en fait essayer de deviner quelque peu les circonstances qui ont permis de faire tel cliché particulier. Reconnaître la nature du spectacle ou de l’événement dont témoigne une photographie – et en comprendre le sens – c’est toujours, en effet, imaginer les raisons qui l’ont fait paraître, au moment de la prise de vue, tel qu’on le découvre en image.

Elle a aussi à faire avec la biographie du photographe. C’est ce qu’indique explicitement le titre-légende de cette photographie, 21 juillet 1990, Waterville, Irlande, Hôtel Butler Arms, qui rappelle quand et où le photographe l’a prise, informations dont le mince indice est, dans l’image, le pourtour noir de la fenêtre, mur de la chambre où Denis Roche logeait, évocateur de l’habitude qu’il a de faire des photographies dans toutes celles où il passe et du fait qu’ainsi, de l’une aux autres, il se dote d’une biographie imaginaire, invente un nouveau genre de récit, élargit la gamme des usages de la photographie.

En conséquence cette photographie a à faire avec l’histoire des fonctions de la photographie et celle de la notion d’art, avec celle de la culture en définitive.

Auteur : Jean Arrouye