Le dormeur du val

The Sleep of Endymion

par Nathalie Roelens

Le dormeur du val

The Sleep of Endymion

par Nathalie Roelens

Pose alanguie, pâleur imberbe, contour charmant d’un léger déhanchement, cheveux abondants, tout concourt à la grâce féminine chez ce pâtre grec plongé dans le sommeil éternel pour le plaisir de Séléné, la déesse lune amoureuse. Dame la lune préfère-t-elle les beautés androgynes, ou Girodet tenta-t-il de copier le modelé des sculptures de Canova qu’il admirait tant ?

Endymion, tourné à la fois vers Séléné et vers nous, est dévoilé par Eros qui, tel l’ange Gabriel des Annonciations, pointe, mais de son seul regard, « le centre même de ce qu’il faut regarder, inspecter : à savoir le sexe, chez Girodet barré par l’ombre »1. Toutefois, ces expédients d’ordinaire réservés à la peinture -le geste du montreur, la posture de l’intercesseur entre ciel et terre ainsi que le clair-obscur- contribuent ici à déjouer le pictural, à l’ouvrir au théâtral et, prophétiquement, au photographique : d’une part, Eros tire le rideau de verdure comme un rideau de scène, d’autre part les couleurs sombres et les ocres de la grotte contrastent avec la blancheur argentée du torse du jeune homme comme s’il était photographié par sa maîtresse qui, elle, demeure ironiquement hors champ. Surexposé et abandonné sans aucune pudeur, le berger l’est en effet de tout le monde : de la lune, d’Eros, de nous spectateurs, tout en ne se doutant de rien, absorbé dans un sommeil bienheureux. Personne ne semble pouvoir le déranger dans sa léthargie, ni son chien décharné par sa responsabilité accrue auprès du troupeau (ou peut-être mort de désespoir ?) tandis que son maître se la coule douce sur des tissus opulents et des luxueuses peaux de fauves, ni Eros qui n’a même pas besoin de sortir une flèche de son carquois, ni la lune qui le couvre chaque nuit de baisers, ni nous, spectateurs tapis dans la pénombre, mais proches du personnage.

Celle qui a tout ordonné, celle qui a obtenu de Zeus que son amant préserve sa beauté grâce au sommeil éternel, demeure elle-même ailleurs, invisible, si ce n’est par ce rayon étincelant qui caresse sa victime et transperce ardemment les ténèbres. Nous assistons ainsi « en direct » à une scène qui se répète chaque nuit : la lumière lunaire possède le berger dans une sorte de bain « insinuant ».

Quel moment le peintre a-t-il voulu représenter ? Celui où Endymion est endormi pour la première fois, le moment initial de son sommeil éternel (ce que semble confirmer la posture instable d’Eros ouvrant une brèche dans la végétation pour guider la déesse vers sa proie) ou, au contraire, l’éternité extatique ? La lune va-t-elle se lasser de ce petit jeu ? Que fait-elle les nuits où elle n’apparaît pas à l’horizon ou, à plus forte raison, les nuits d’éclipse ? Est-elle occupée à enfanter les cinquante filles que son amant lui donna, comme rapporte la légende ? Autant de questions qui demeurent sans réponse dans ce tableau sensuel sans être érotique, déjà romantique (plus que jamais, ce disciple de David s’éloigne de son maître) sans être pathétique.

Dans un trou de verdure un homme trop beau pour être un guerrier repose à jamais, tranquille. Il n’a pas de trous rouges au côté droit.

Auteur : Nathalie Roelens