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	<title>Mucri &#187; XVIIe siècle</title>
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	<description>Musée critique de la Sorbonne</description>
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		<title>Une bien profane icône</title>
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		<pubDate>Thu, 21 May 2015 08:05:30 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Ce tableau représente ce qu’il est convenu d’appeler une peinture d’histoire (à la première place, à l’âge classique, dans la hiérarchie des genres picturaux).]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Ce tableau représente ce qu’il est convenu d’appeler une peinture d’histoire (à la première place, à l’âge classique, dans la hiérarchie des genres picturaux). Il se trouve que cette toile, qui renvoie à un épisode exemplaire de la vie de l’Eglise, déroge à la règle qui veut que tout un appareil solennel accompagne le martyre ou l’action d’éclat du saint dont on a chargé le peintre de vanter les mérites. On note qui plus est que l’obscurité enveloppant la scène ainsi que son &laquo;&nbsp;cadrage&nbsp;&raquo; intimiste concourent à vider la représentation du moindre élément pittoresque. On admettra, en revanche, que la force dramatique de la scène contrebalance amplement l’absence de décor. Renonçant donc, comme Caravage, aux lieux communs prestigieux de la fable ou de l’hagiographie, la toile qu’a brossée Cairo s’est chargée d’une intensité, c’est-à-dire d’une actualité, proprement inouïe : à deux doigts du trépas, mais, malgré tout, palpitant de vie, Sébastien est étendu là pour qu’en nous gagne la compassion.</p>
<p>La morbidezza, à laquelle s’allie le sfumato, caractérise cette superbe anatomie. Et, de fait, la chair voluptueusement alanguie du garçon, qui n’a (presque) rien à voir avec l’horrible supplice dont il vient d’être l’objet, nous charme autant qu’elle nous bouleverse. C’est dans cet état d’esprit qu’il faut s’interroger sur la présence des emblématiques flèches (en bas à gauche) dont une pointe fait discrètement retour sur l’indécente jouissance du jeune homme.</p>
<p>Au vrai, sous l’image de cette quasi-pietà, s’est glissée la représentation de la plus scandaleuse des voluptés ! Car en même temps qu’il dit la douleur, le jeune homme clame aussi l’extase d’où il n’est pas encore revenu. Comme si, à la pointe extrême de la souffrance, l’éphèbe avait soudain coïncidé avec ses propres limites : en cet instant bouleversant où, dépossédés d’eux-mêmes, certains mystiques, dit-on, s’éprouvent dans leur altérité. Est-ce alors un hasard si Sébastien nous offre une image efféminée, à tout le moins ambiguë, de propre personne ? &laquo;&nbsp;Aucun rôle viril n’est possible à l’égard de Dieu, devant Dieu&nbsp;&raquo; rappelle Jean-Noël Vuarnet dans son livre Extases féminies (Hatier, 1991) ; c’est la raison pour laquelle, poursuit le critique, &laquo;&nbsp;les mystiques hommes ne peuvent que devenir femmes ou enfants&nbsp;&raquo;. Par où le thème de l’homosexualité, si fortement lié à l’iconographie de Saint-Sébastien, trouve ici matière à s’exprimer.</p>
<p>Francesco del Cairo a peint Sébastien le plus amoureusement du monde et la maternelle attention portée au corps du jeune homme par la bienheureuse Irène est sans doute le truchement grâce auquel l’artiste nous suggère le plus clairement sa passion pour la chair des modèles, leur carnation. Comment rendre, semble-t-il nous dire, le velouté de la peau qu’un pinceau trop appuyé eut suffi à anéantir ? Loin du classicisme français, qui donnait la primauté au dessin sur le coloris, Cairo, comme avant lui Titien, sacrifie au contraire à ce goût italien qui voulait que, devant la peinture, nos yeux fussent comme des doigts. De sa plume légère, la vieille femme oint les blessures du Saint comme l’artiste aura caressé de sa brosse la toile pour tenter de faire vivre l’art.</p>
<p>Sous la main d’Irènequi tient la coupelle d’huile aromatisée destinée à apaiser le feu des blessures, le linge qui ceint les reins du jeune homme est affecté d’une remarquable tumescence.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle</p>
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		<title>Le reflet pictural, un défis</title>
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		<pubDate>Thu, 21 May 2015 07:21:16 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[<em>Les Ménines</em> de Vélasquez brille dans toutes les mémoires. Pourtant, ceux qui ont tenté d’élucider la teneur du tableau ont toujours été confrontés à la persistance d’étranges zones d’ombre.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><em>Les Ménines</em> de Vélasquez brille dans toutes les mémoires. Pourtant, ceux qui ont tenté d’élucider la teneur du tableau ont toujours été confrontés à la persistance d’étranges zones d’ombre. À cet égard, l’une des difficultés rencontrées par l’analyste réside dans l’établissement du point de vue adopté : celui-ci determine, en effet, la nature du reflet du miroir accroché au fond de la pièce.La confrontation des pertinentes mais inconciliables interprétations de Philippe Comar et de Michel Thévoz, en entrelaçant reflet et tableau, nourrit l’herméneutique <em>Des Ménines</em>.</p>
<p>Comar, déterminant le point de vue <span class="masterTooltip" title="Il se situe juste sous la main de Nieto, le personnage montant les escaliers dans le fond. Voir : COMAR Philippe, La perspective en jeu, Découvertes Gallimard, 1992, p.114-117.">par analyse géométrique</span>, en déduit que le miroir reflète une partie de la toile que Vélasquez est en train de peindre. Partant du principe que cette toile, dite endotopique, est <em>Les Ménines</em>, le miroir du fond ne peut refléter que la partie Des Ménines occupée par l’image du couple royal, c’est-à-dire le miroir lui-même. Or, puisque le roi se situe à droite dans le miroir<em>Des Ménines</em>, il devrait se trouver à gauche sur le tableau endotopique, ce qui est impossible si l’on considère qu’il s’agit <span class="masterTooltip" title="On pourrait penser légitimement que la toile endotopique est la symétrique droite/gauche Des Ménines, mais ceci perd sa pertinence dès que l’on remarque que, pour des raisons géométriques, les deux toiles auraient alors leur miroir situé dans la moitié gauche de la toile, alors qu’il aurait fallu qu’il soit à droite dans la toile endotopique.">des mêmes œuvres </span>. Tout se passe ainsi comme si le miroir n’inversait pas droite et gauche.</p>
<p>Étant historiquement possible et probable que Vélasquez ait eu recours à un assemblage de miroirs pour peindre <em>Les Ménines</em>, Thévoz se fie au fait que le point de fuite d’un autoportrait est logiquement situé au niveau des yeux du peintre. Il porte ainsi une attention toute particulière au problème de l’inversion spéculaire et montre que le peintre aurait tenté de masquer une utilisation de miroirs : Vélasquez s’est par exemple peint droitier mais a représenté <span class="masterTooltip" title="C’est-à-dire qu’il a peint l’image de l’infante dans un miroir. Il est possible de s’en rendre compte car la robe de l’infante a une fronce à droite dans Les Ménines alors qu’elle se trouve à gauche dans d’autres portraits. Voir : THÉVOZ Michel, Le Miroir infidèle, Les éditions de minuit, 1996, p. 42.">l’image sagittale de l’infante</span>. En perdant leur sens directionnel, la droite et la gauche perdent tout sens logique. Il persiste toutefois dans Les Ménines une zone où droite et gauche conservent nécessairement leur sens. Étrangement, il s’agit de la seule partie explicitement spéculaire de la toile, le reflet du couple royal. En effet, dans cette interprétation, le couple royal vu par double réflexion possède la même orientation que dans la réalité. Le miroir du fond de la pièce est à nouveau pourvu de cette mystérieuse qualité : il n’inverse pas droite et gauche.</p>
<p>Ainsi, que le spectateur se place face à Vélasquez ou face à la main de Nieto, le miroir reflète la même image : le couple royal. Or, un miroir ne renversant pas l’image tout en la laissant invariante par déplacement du point de vue fait étrangement penser à un tableau. La clé de l’énigme résiderait-elle dans les deux toiles accrochées de part et d’autre du miroir ? Ces deux copies reprennent<em>Apollon et Marsyas</em> de Jordaens et <em>Pallas et Arachné</em> de Rubens. Elles ont en commun la nature du mythe qu’elles mettent en scène : Marsyas à la flûte défie le dieu de la musique Apollon à la lyre. Le concours se termine par la victoire du dieu qui sait faire ce que Marsyas ne peut, à savoir jouer de son instrument à l’envers. En punition de son arrogance, Marsyas est écorché vif. Arachné, douée dans l’art de tisser, défie la déesse des artisans <span class="masterTooltip" title="Pallas est un autre nom grec d’Athéna.">Athéna</span><br />
. Humiliée par le travail moqueur d’Arachné ridiculisant les dieux, Athéna se venge en transformant sa rivale en araignée condamnée à tisser sa toile.</p>
<p>Ces deux défis artistiques lancés à un dieu par un mortel reflètent <em>Les Ménines</em> : Vélasquez, dans sa position altière semble y attendre le dieu de la représentation afin de se mesurer à lui. Cependant, en plein monothéisme chrétien, le dieu de la représentation ne peut être que Dieu et celui-ci n’apparaît pas sur terre. Vivant dans une monarchie de droit divin, Vélasquez ne peut certes avoir pour adversaire le dieu de la représentation mais peut se mesurer à la représentation de Dieu en la personne du roi.</p>
<p>En incluant dans sa peinture le reflet du roi, Vélasquez évite les erreurs de Marsyas et d’Arachné. D’une part, alors que Marsyas perd en ne pouvant pratiquer son art <em>à l’envers</em>, Vélasquez, à travers le reflet, manie endroit et envers en intervertissant à sa guise droite et gauche . D’autre part, en faisant du reflet l’essence de sa toile, Vélasquez rend hommage au roi au lieu de le ridiculiser comme aurait fait Arachné. La place de Vélasquez est commode : peintre officiel, le risque encouru est mineur. À travers l’alliance de Vélasquez et du roi, <em>Les Ménines</em> se pose en allégorie d’une double production artistique.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Bruno Trentini</p>
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		<title>Un tendre abordage</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:35:12 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[<em>"Il s’agit de susciter l’apparition d’une image qui, en tant que telle, comporte nécessairement sa part de sommeil"</em> Michel Covin, Esthétique du sommeil,]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><em>&laquo;&nbsp;Il s’agit de susciter l’apparition d’une image qui, en tant que telle, comporte nécessairement sa part de sommeil&nbsp;&raquo;</em> Michel Covin, Esthétique du sommeil,</p>
<p>Trouvant probablement leur bien dans les illustrations d’un texte de Philostrate (1), traduit et édité à la fin du XVI°s., les frères Le Nain peignent cette huile à une époque où la sensibilité maniériste s’est déjà exprimée dans l’illustration des figures de la veine romanesque. Le Roland Furieux (l’Arioste), L’Astrée (Honoré d’Urfé) ou La Jérusalem délivrée (Le Tasse) constituent l’arrière-fond héroïque en regard duquel l’épisode relatant l’idylle de Bacchus et Ariane connaît une nouvelle jeunesse.</p>
<p>Thésée vient d’abandonner Ariane sur l’île de Naxos.Bacchus vient pour la consoler : instant décisif que les Le Nain choisissent de &laquo;&nbsp;porter&nbsp;&raquo; sur la toile. En vérité, il a été question de ne retenir que les seules prémices de la consolation, à savoir la Rencontre amoureuse. Il apparaît, en effet, que cette dernière est à soi seule un sujet pictural particulièrement riche puisque le tableau représente tout à la fois une sortie (un débarquement) et une entrée ( les premiers pas sur une île) : littéralement une ar-rivée. C’est bien au bord de la mer que la fille de Minos devait être accostée&#8230;.</p>
<p>En pénétrant dans l’espace privatif de la jeune femme, Bacchus rejoue l’éternel et toujours neuf scénario de la Découverte dont l’Annonciation constitue le modèle canonique. Peindre, n’est-ce pas figurer l’idée même de la ré-union, autrement dit le fait de rassembler (de composer) ce qui ne demandait qu’à l’être et que le temps ou l’espace maintenait jusque là hors de toute conjonction possible ? A cet égard, l’érection du mât du bateau, autour duquel s’affairent les rameurs du deuxième plan, semble bien se présenter comme la marque d’un passage entre deux mondes. Bacchus, hésitant, franchit cette frontière picturale : moment admirable que cette mise en présence l’un de l’autre des deux adolescents dont les corps éclatants contrastent avec ceux des passeurs aux tons &laquo;&nbsp;éteints&nbsp;&raquo; que contorsionnent les nécessités de la manœuvre.</p>
<p>Tel un ange qui aurait troqué ses ailes pour une tunique &laquo;&nbsp;volage&nbsp;&raquo;, Bacchus s’avance précautionneusement vers celle qu’il aime. La passerelle de fortune où le garçon a posé le pied fonctionne comme l’instrument par excellence de ce tendre abordage puisque, s’y aventurant, le jeune dieu atteint à la même corporéïté que celle la dormeuse : on veut dire à une hauteur de coloris &laquo;&nbsp;convenante&nbsp;&raquo; pour avoir commerce avec la fille. Comme un acteur (jusque-là tenu en réserve) gagnerait la scène, le fils de Jupiter quitte donc le domaine, un rien affadi, des marins absorbés dans leur prosaïque tâche, pour &laquo;&nbsp;gagner&nbsp;&raquo; la resplendissante Ariane.</p>
<p>La fille de Minos, &laquo;&nbsp;les lèvres boudeuses qui, dans son gros chagrin, a oublié les nus féminins qui l’ont précédée ( les courtisanes de Venise et les divinités des plafonds de Fontainebleau&nbsp;&raquo;), se présente dans l’émouvante simplicité d’une jeune femme dont le sommeil confirme poétiquement l’état d’abandon où elle se trouve.</p>
<p>On a beau connaître la Fable et, avec la proposition visuelle des frères Le Nain, donner suite à ce tableau, cette toile s’offre d’abord comme un morceau de pure peinture. C’est pour l’éternité que Bacchus reste saisi par la vision de la belle endormie. En dernier ressort, le regard fasciné du nouvel arrivant nous conduit à comprendre qu’Ariane allégorise ce que sera longtemps l’art de peindre : un certain ensommeillement des figures qui, transies dans leur pure apparence, s’offrent à notre délectation.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Fresnaut-Deruelle</p>
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		<title>Tissage, texture, texte</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:27:12 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[L’œuvre de Vélasquez, <em>Les Fileuses</em>, peinte courant XVIIe s., sera agrandie (par ajouts, suite à un incendie) au XVIIIe siècle. Cette version est celle qu’expose le Prado.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>L’œuvre de Vélasquez, <em>Les Fileuses</em>, peinte courant XVIIe s., sera agrandie (par ajouts, suite à un incendie) au XVIIIe siècle. Cette version est celle qu’expose le Prado.</p>
<p>La technologie informatique nous permet, toutefois, de retrouver aisément la composition première de cette toile. Du premier plan à l’œuvre tendue (au fond), le peintre a distribué les différentes phases du processus artisanal de la tapisserie. Les historiens de l’art nous apprennent que ce travail minutieux doit être considéré à la fois pour lui-même et comme la métaphore de l’acte de peindre. Le tableau dévoile d’abord le processus du faire, lié à la légende de l’intrépide (et mortelle) Arachné, qui provoque Pallas, la déesse des Arts. Les deux femmes se disputent sur la question de savoir qui est la plus experte. Pallas l’emporte (évidemment), ce qui condamne Arachné au « ressassement » éternel d’un même tissage.</p>
<p>Les différents plans du tableau illustrent cet affrontement. Au plus près, Arachné (de dos) manipule un dévidoir, Pallas (de face) un rouet : toutes deux, apparemment, font montre de leur habileté. Plus loin, dans un second espace, Pallas casquée, de profil, rivalise avec Arachné, de face, qui défie la déesse, sous les yeux de trois courtisanes.</p>
<p>Ce second espace (au fond) a trait à la question du rendu des apparences, ce qui est le propre de la peinture chargée, ici, de traduire visuellement la fable. La scène est ambiguë : Arachné et Pallas semblent appartenir à la tapisserie tendue au fond, représentant <em>Europe enlevée par Zeus</em>. Cependant, l’ombre des deux rivales se projette sur le sol.</p>
<p>Ces deux moments du mythe forment un ensemble dont les fils doivent être renoués. Au premier plan, le faire, et au second, les modalités du voir, s’articulent en une même image par une multitude de correspondances qui renvoient à la création et à la contemplation. Arachné a le même mouvement descendant du bras dans les deux plans, Pallas un même mouvement ascendant. Près de nous, trois autres femmes s’activent participant à toute cette « industrie ».</p>
<p>Au second plan, trois autres femmes (vêtues de noble façon) considèrent cette confrontation sous toutes ses formes. Les objets métaphorisent le couple du faire et du voir. Concentrés au premier plan, ils évoquent l’idée de processus, de progrès dans le travail, voire de progression, tant physique que morale. Nous assistons au cycle de la laine : de la matière brute à sa formation en pelote grâce au dévidoir, en passant par son étirement sur le rouet. Ces instruments, comme les barreaux de l’échelle, sont autant de degrés à gravir, concrètement, mais aussi spirituellement, comme le faisceau de lumière au second plan semble l’indiquer.</p>
<p>L’économie originelle de cette image a été fortement altérée au XVIIIe s. &#8211; on l’a dit &#8211; par des ajouts peints sur les quatre côtés du tableau. Le plus important, sur le côté supérieur, introduit trois motifs discordants : la fenêtre carrée en haut à droite, la voûte de la pièce du fond ainsi que l’œil-de-bœuf. Si l’on revient à la composition telle que Vélasquez a pu la concevoir, on y voit une seule forme circulaire : le rouet, dont l’effacement des rayons sous l’effet de la vitesse est un coup de maître, une modernité de la création. L’intrusion de l’œil-de-bœuf et de la voûte, dans la version agrandie de la toile, gêne le va-et-vient entre le faire et le voir.</p>
<p>De même, la toile originelle établit efficacement un effet théâtral d’entrées ou de sorties, de voilement/dévoilement. On voit une jeune femme apportant une corbeille par le côté droit de la scène, tandis qu’une autre est sur le point de faire tomber le rideau, sur le côté gauche. En sens inverse, il nous est loisible d’assister au dévoilement de la scène et au départ de la jeune tisseuse avec sa corbeille. Les bordures rajoutées concrétisent à l’excès ces entrées et ces sorties, et neutralisent au moins partiellement le jeu imaginatif du contemplateur. Enfin, ces ajouts semblent briser une rencontre implicite dans la toile d’origine, celle de l’échelle et du rayon lumineux, censés ajouter à la noblesse de la peinture. Le rajout supérieur, en montrant la limite de chaque élément, altère gravement le mouvement transcendant qui doit nous conduire, en principe, du travail manuel au travail spirituel.</p>
<p>Cette scène multiple est à déchiffrer comme un livre est à lire, une philosophie à comprendre. Sa contemplation est déterminée par le peintre qui représente des ouvrières en train de tisser pour interroger l’art. Vélasquez instaure un jeu allégorique en montrant cette gestation de l’œuvre, partie de l’artisanat et devenue réflexion, création, et revendication. Cet espace de jeu est celui de l’œuvre entière, divisée et soudée entre création et contemplation, entre pratique et théorie. Dans un même temps, Vélasquez crée et parle de l’art ; dans un même instant, le<em>riguardante</em> expérimente et comprend l’idée d’un peintre.</p>
<p>Malgré les agrandissements dont souffre <em>La Légende d’Arachné</em> de Vélasquez, cette « machine » reste une composition magistrale.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Cécile Hue</p>
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		<title>Les clefs du tableau</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 14:03:01 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Dans son traité paru en 1678, Samuel van Hoogstraten pouvait écrire : "C’est donc révéler la splendeur des tableaux que de les revêtir de l’une ou l’autre signification instructive.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Dans son traité paru en 1678, Samuel van Hoogstraten pouvait écrire : &laquo;&nbsp;C’est donc révéler la splendeur des tableaux que de les revêtir de l’une ou l’autre signification instructive.&nbsp;&raquo; Etrange affirmation qui se double d’un sentiment de perplexité pour le spectateur des <em>Pantoufles</em>, en quête de ce que peut être la &laquo;&nbsp;révélation&nbsp;&raquo; d’un tableau qui s’attache à dissimuler les indices de tout récit.</p>
<p>Nous sommes dans un intérieur hollandais. La composition se distingue d’emblée par l’absence de personnages renforcée par la grande profondeur de champ ; la perspective est formée par l’emboîtement de trois seuils de portes ouvertes qui délimitent deux pièces séparées par un couloir ensoleillé dans lequel reposent les dites pantoufles .</p>
<p>Pourtant, si le peintre ouvre les portes de notre regard, la profondeur de la vision se heurte à l’apparente vacuité d’un intérieur dans lequel la présence humaine n’est suggérée que par quelques objets domestiques. Si, par cette échappée, l’artiste semble nous offrir le paroxysme de la vision, la transparence du regard fait aussitôt l’expérience de l’opacité due à l’absence des maîtres de maison.</p>
<p>Faut-il voir dans ces objets de précieux éléments iconologiques, comme ce balai, situé contre le mur la cuisine, sur la gauche de la toile, au même titre que la paire de pantoufles négligemment laissées dans le couloir, et qui suggéreraient la douceur et le confort du paisible &laquo;&nbsp;dimanche de la vie&nbsp;&raquo; ? A moins que ces objets ne constituent une célébration du monde concret, une parfaite harmonie entre la matière du quotidien et la substance du temps, dans un de ces moments d’intermittence où s’épanouit la densité des objets rendus à leur pure présence.</p>
<p>Si la composition de Hoogstraten repose sur l’emboîtement de cadres dans le cadre à la faveur des trois seuils successifs, il n’est pas étonnant que le point de convergence du regard soit précisément un tableau, autour duquel se met en place un écheveau d’indices signifiants.</p>
<p>Situé dans la profondeur de champ, la toile représente un jeune garçon qui se tient debout, près d’un lit et d’un tabouret, et dont la main droite amorce un geste en direction d’une femme élégamment vêtue vue de dos, peut-être sa mère, faisant face au drapé délicatement entr’ouvert des rideaux rouges du baldaquin. Le geste suspendu du personnage fait alors système avec la bougie qui se dresse sur la table et le trousseau de clefs. La bougie, la serrure et la main forment ainsi les sommets du triangle d’un penchant trouble dont le peintre a trouvé la solution figurative par les voies de la suggestion. Parce que l’intrigue est inscrite dans un tableau &laquo;&nbsp;abymé&nbsp;&raquo;, le complexe d’Oedipe prend ici corps dans le désir d’union avec la chair de l’image.</p>
<p>Aussi est-il permis de voir dans Les <em>Pantoufles</em> le symbole de la peinture considérée dans son ambivalence entre l’instruction du spectateur et l’opacité d’un monde énigmatique, entre le désir de contact et la prégnance de la distance. Ici se fait jour l’expérience de l’ambiguïté entre le désir de fusion dans l’image et le respect d’une loi d’inspiration mosaïque dont l’absence de personnages et les limites formées par les portes emboîtées seraient la figuration.<br />
A l’image des pantoufles, le spectateur naît dans la lumière, mais, éternel profane, demeure sur le seuil de l’objet de sa contemplation. Le tableau dans le tableau nous livre alors les clefs de l’absence de l’homme dans l’image ; il nous indique que si &laquo;&nbsp;rien n’est vide ni insignifiant parmi les choses&nbsp;&raquo;, la porte de notre regard ne s’ouvre que parce qu’il n’y a &nbsp;&raquo; rien&nbsp;&raquo; à voir.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Ludovic Cortade</p>
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		<title>L’enchâssement du monde</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 13:26:25 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Les personnages semblent étrangers à eux-mêmes : les visages n’expriment que le vaporeux oubli de soi dans l’instant présent.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Les personnages semblent étrangers à eux-mêmes : les visages n’expriment que le vaporeux oubli de soi dans l’instant présent. Le fumeur assis sous la fenêtre s’abandonne à ses rêveries tandis que l’axe de sa pipe semble désigner le point nodal de la composition : d’un mouvement ample et sûr, un homme vêtu de noir verse du vin dans un verre tendu dans la lumière avec détachement <span class="masterTooltip" title="Le verre tendu à la lumière apparaît onze fois dans l’œuvre du peintre (cf. André Scala, Pieter de Hooch, Séguier, 1991, p. 38).">par une femme assise</span>.</p>
<p>Le geste d’un quatrième personnage vêtu de blanc en direction de la carafe et du verre bientôt rempli esquisse un sentiment de réprobation dont le tableau situé à droite de la porte représentant Jésus et la femme adultère est un prolongement à peine lisible : la buveuse vêtue de rouge a nonchalamment déplié ses jambes et offre peu de résistance à la main leste de celui qui la soudoie. L’immobilité du fumeur perclus de rêveries, la sombre raideur de l’homme au dessein formé et l’engourdissement sensuel de ladite buveuse, forment la quiétude d’un instant sans qualités.</p>
<p>Pourtant, tout se résume-t-il à ce délicieux figement des expressions ? Les plis du coussin biface condensent sur le mode chromatique (le noir et le vermillon) la tension naissante entre l’homme et la buveuse. En confinant métaphoriquement le probable commerce des corps à de secrets replis, le peintre transpose à l’échelle du détail l’histoire d’une relation sensuelle: l’alternance de la succession des creux avec le chatoiement des saillants dit à la fois la prémisse du désir (par contraste, le pli appelle la figure du coussin lisse, vierge de toute empreinte corporelle), la crispation à venir des amants dans l’étreinte, en même temps qu’elle annonce la perspective de l’oubli et de l’ennui consécutifs à ce qui n’aura duré qu’un moment (le coussin repose sur l’assise d’une chaise vide). Le pli lové dans l’obscurité moelleuse de l’étoffe cristallise l’ambiguïté temporelle d’un instant indécidable.</p>
<p>Au détail du coussin répond l’organisation générale de l’espace qui repose sur un jeu d’emboîtement: à la faveur d’un procédé caractéristique <span class="masterTooltip" title="Voir certains tableaux de Vermeer, ainsi que les œuvres de Samuel Van Hoogstraten, Emanuel de Witte, Pieter Jannssens Elinga ou encore Hans van Meegeren.">de la peinture hollandaise de ce temps</span> l’axe de la perspective crée l’impression d’une échappée, si bien que le la taille des chambranles diminue avec la profondeur. L’illusion fait système avec l’ouverture latérale dans la partie gauche du tableau: ici, le peintre ne dresse l’espace domestique dans ses limites que pour circonvenir à ces dernières. Le paradigme des ouvertures amorce une translation du regard qui nous invite à imaginer ce qui excède notre champ de notre vision et par là-même à déplier l’espace du foyer pour l’inscrire dans le paysage environnant que nous ne voyons pas. Ainsi de la présence de la carte murale ceinte de son cadre tubulaire. Par le sens particulier qu’elle revêt eu égard à sa position près de l’ouverture dans le mur, la carte s’offre littéralement comme une « fenêtre ouverte sur le monde ». Elle réactive l’illusion de la présence réelle du paysage dans l’espace de l’intimité ; en ce sens, l’acte de boire est également l’expression d’une croyance en la démultiplication de l’espace saisi à plusieurs échelles : les pliures du coussin, le couple, <span class="masterTooltip" title="Selon le Dictionnaire historique de la langue française, l’étymologie de « boire » et « croire » est commune.">le paysage</span>.</p>
<p>A l’instar des jambes de la buveuse, l’implication scalaire du tableau est une invitation à un déploiement du domus dans le macrocosme qui le comprend. L’enchâssement du monde, c’est au fond la mise en forme d’un tableau gigogne, le jeu de correspondances entre des échelles spatiales qui se nouent <span class="masterTooltip" title="Selon la même source, le latin explicare signifie « dérouler », « déployer », développer ».">dans l’attente statique de leur explication</span>.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Ludovic Cortade</p>
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		<title>Manufacture de papier en Auvergne</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 13:16:29 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Un dessin de Pierre Paul Sevin, exécuté à la plume, à l’encre noire et achevé au lavis gris, décrit en 1693 une manufacture de papier située en Auvergne, au moment précisément]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Un dessin de Pierre Paul Sevin, exécuté à la plume, à l’encre noire et achevé au lavis gris, décrit en 1693 une manufacture de papier située en Auvergne, au moment précisément où la peinture d’histoire occupe le sommet de la hiérarchie des genres, puisant dans la religion et l’histoire antique ou moderne pour rendre compte du présent et transmettre un message moral capable d’instruire le spectateur. Aussi dans ce dessin est-ce le sujet de la composition justement qui sert la narration &#8211; toute l’ingeniosité de l’artiste consistant à focaliser l’attention sur l’opposition de thèmes fondamentaux qui construisent le récit du <em>tempus fugit</em>, de l’écoulement de la vie.</p>
<p>En renonçant à toutes les conventions spatiales et formelles, Sevin fait comme éclater la perspective, l’espace et les figures, fractionnant toute la composition. La partie droite du document divise ainsi le bâtiment en deux. À l’étage, des fileuses en rang serré qu’aucun détail ne distingue l’une de l’autre, si ce n’est un chapeau, alignent leurs silhouettes régulières et uniformes. Elles n’occupent pas l’espace de la salle investie par la lumière qui filtre au travers des fenêtres, mais préfigurent l’ensemble des moyens mis en œuvre depuis la fabrication du papier jusqu’à son impression. Cette disproportion les réifie, nous donnant à voir un peigne comme annexe au bras du pressoir fonctionnant dans la salle du bas – éclairée, elle ne comprend aucune ouverture autre que sa coupe transversale, offerte au regard du spectateur.</p>
<p>Sur l’ouvrage du personnage seul qui occupe le premier plan, on devine une lucarne projetant un faisceau de lumière. Il a dans son dos l’essieu d’une roue que son ombre prolonge, formant un axe imaginaire avec l’appendice du dispositif et, sur sa gauche, le rayon transversal qui inonde la pièce.</p>
<p>Cette ombre qui croise le faisceau lumineux, à sa manière, semble indiquer une direction ou tout au plus un moment de la journée. Le gnomon qu’il forme ne précise ni les minutes, ni les secondes demeurant, elles, l’apanage d’une maîtrise. Il détermine une aire de lecture dans la partie inférieure du document, synthétisant à elle seule l’ensemble de la composition comme sphère eschatologique : posé sur une dalle confondue avec les pierres de fondation de la manufacture, dans l’ombre, un cube parfaitement taillé écrase une page de papier. Le cadran d’une montre transparaît sur l’une de ses faces, il concède aux yeux du lecteur la possibilité de lire l’heure. Celle-ci n’est plus subordonnée aux révolutions du soleil, mais au mouvement pendulaire qui peu à peu se raidit de cordelettes dépassant une rame de papier noirci, pour figurer deux aiguilles.</p>
<p>Appuyé contre un pilier, le dos d’un livre et ce qu’il lui reste de pages suggèrent l’apparence d’une épitaphe encore vierge de toute inscription, marquant ainsi la suspension d’une lecture.</p>
<p>À cette composition qui focalise le regard &#8211; ordonnée, mesurée et adroitement cadrée &#8211; de la manufacture de papier dans la partie droite du document, répond à gauche le foisonnement de la végétation. On distingue la frondaison des arbres, l’eau et les murs, dans le sens de l’eau qui ruisselle <em>simplement</em>.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Deborah Heissler</p>
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		<title>Un tableau reliquaire</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 13:12:34 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Attestée dès l'Antiquité, la pratique de l'ex-voto -tableau, objet ou plaque portant souvent une formule de reconnaissance en accomplissement d'un voeu ou en remerciement d'une grâce obtenue]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Attestée dès l&rsquo;Antiquité, la pratique de l&rsquo;ex-voto -tableau, objet ou plaque portant souvent une formule de reconnaissance en accomplissement d&rsquo;un voeu ou en remerciement d&rsquo;une grâce obtenue- est demeurée vivace jusqu&rsquo;au XIXe siècle, surtout dans les arts populaires. Cet usage s&rsquo;apparente à un acte de foi dont la mission est de rendre public un voeu ou une requête afin de propager la réalité d&rsquo;un miracle advenu. Parmi les quelques exemples d&rsquo;ex-voto exécutés par des artistes prestigieux, <em>L&rsquo;ex-voto de 1662</em> de Philippe de Champaigne (1602-1674) est particulièrement remarquable puisque s&rsquo;y trouve restitué <em>l&rsquo;instant miraculeux</em> de la guérison de sa fille, Soeur Catherine de Sainte Suzanne, religieuse à Port-Royal. Par cette oeuvre, Champaigne entendait manifester sa gratitude au Christ comme l&rsquo;atteste l&rsquo;inscription peinte dans la partie supérieure gauche du tableau.</p>
<p style="text-align: center;">AU CHRIST UNIQUE MÉDECIN DES CORPS ET DES ÂMES</p>
<p style="text-align: left;">La soeur Catherine Suzanne de<br />
Champaigne après une fièvre de quatorze mois<br />
qui avait effrayé les médecins par son caractère tenace et l&rsquo;importance de ses symptômes<br />
alors que presque la moitié de son corps était paralysée<br />
que la nature était déjà épuisée et que les médecins l&rsquo;avaient abandonnée<br />
s&rsquo;étant jointe en prière avec la Mère Catherine Agnès<br />
en un instant de temps ayant recouvré une parfaite santé<br />
s&rsquo;offre à nouveau.<br />
Philippe de Champaigne<br />
cette image d&rsquo;un si grand miracle<br />
et un témoignage de sa joie<br />
a présenté<br />
en l&rsquo;année 1662.<br />
(traduction : Louis Marin).</p>
<p>D&rsquo;évidence, le texte figuré ne fait pas qu&rsquo;inscrire l&rsquo;oeuvre dans le registre de l&rsquo;ex-voto, il recouvre une importance capitale dans la composition. Outre le volume qu&rsquo;il occupe au sein du tableau, l&rsquo;épigraphe participe directement à l&rsquo;organisation spatiale de l&rsquo;oeuvre. Dans l&rsquo;agencement ternaire des formes, l&rsquo;inscription feinte rompt la symétrie induite par les figures. Qui plus est, le lieu est frappé d&rsquo;irréalité dans la partie gauche du tableau : alors que les pans de murs se croisent à angle droit derrière Soeur Catherine, et qu&rsquo;une légère fissure est figurée à droite du faisceau de lumière, le mur sur lequel se trouve l&rsquo;inscription perd toute consistance. Il n&rsquo;est plus objet imité du réel, mais devient fond sans qu&rsquo;on puisse assurer avec certitude s&rsquo;il est un support textuel ou si l&rsquo;inscription flotte en avant-plan. La densité de la paroi dont la lézarde est l&rsquo;indice s&rsquo;abîme dans une solution de continuité destinée à créer un espace propre à l&rsquo;inscription et à sa lecture.</p>
<p>Or, ce que donne à voir l&rsquo;oeuvre de Champaigne, c&rsquo;est très précisément ce que donne à lire le texte de <em>L&rsquo;ex-voto</em> : la grâce accordée en un <em>instant de temps</em>. Le peintre a opté pour la figuration de la prière pendant laquelle Mère Agnès de Saint-Paul eut &laquo;&nbsp;un mouvement d&rsquo;espérance&nbsp;&raquo; suivi le lendemain du rétablissement de Soeur Catherine. L&rsquo;oeuvre fait fusionner les temps de l&rsquo;invocation et de la guérison. Mais comment faire voir l&rsquo;instant miraculeux ? Entre les deux figures, un faisceau lumineux dont le foyer se trouve au-delà de la surface peinte diffuse une clarté qui s&rsquo;interrompt brusquement. A l&rsquo;instar de la distribution des valeurs dont les anomalies confèrent à l&rsquo;éclairage une fonction symbolique, le faisceau possède un mode de propagation singulier : les rayons traversent les objets et dessinent un cône diaphane dans le prolongement duquel se trouvent les mains jointes de Mère Agnès surplombant les jambes inertes de Soeur Catherine. Le contenu de la prière est soudain révélé, et l&rsquo;instantanéité de la grâce suggérée à la lisière du faisceau lumineux et du texte peint. Derechef, nous sommes renvoyés à l&rsquo;inscription, laquelle rend visible l&rsquo;invisible et régit l&rsquo;espace de visibilité tout en y suppléant. En abritant texte et image où s&rsquo;enchâsse le souvenir du miracle accompli, <em>L&rsquo;ex-voto de 1662</em> fonctionne comme un reliquaire.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pascale Dubus</p>
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		<title>Du physique au méta-physique</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 10:41:30 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[« Je connais un homme en Christ qui a été ravi jusqu'au Troisième ciel, soit en corps soit en esprit, Dieu le sait ; mais je sais bien que cet homme a été ravi jusqu'au paradis]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>« Je connais un homme en Christ qui a été ravi jusqu&rsquo;au Troisième ciel, soit en corps soit en esprit, Dieu le sait ; mais je sais bien que cet homme a été ravi jusqu&rsquo;au paradis et a ouï des mystères ineffables qu&rsquo;il n&rsquo;est pas permis a l&rsquo;homme de dire ». Tels sont les mots que Paul, parlant de soi-même, prononce dans sa seconde Epître aux Corinthiens ( chap 12).</p>
<p>De fait, Il est formidable ce ravissement de saint-Paul, qui apparaît au croyant comme le pendant de sa révélation sur le chemin de Damas (alors qu&rsquo;il persécute les chrétiens), chemin où l&rsquo;homme, littéralement, va se trouver <span class="masterTooltip" title="Maints artistes nous l'ont montré, à commencer par Caravage.">atterré</span>. Comme le texte sacré auquel elle réfère, la toile de Poussin est ambiguë à souhait : vision ou prodige? Quoi qu&rsquo;il en soit, si l&rsquo;homme des Epîtres s&rsquo;arrache à sa condition terrestre, il n&rsquo;est pas exagéré de dire que le spectateur éprouve, lui aussi, quelque chose de ce ravissement. Non qu&rsquo;à l&rsquo;instar de saint-Paul l&rsquo;amateur se sente transporté par la puissance divine, mais parce que l&rsquo;art bouleverse, manifestant, ici, avec une maestria hors pair, l&rsquo;idée de transcendance. La posture des personnages, procède à la fois des scénographies baroques, déployées aux plafonds des palais romains (à l&rsquo;ombre desquels Poussin brosse ses toiles), et des machineries d&rsquo;opéra, capables d&rsquo;élever, dans les airs, dieux et héros. Le rouge -dense &#8211; de la tunique de Paul ou l&rsquo;orange &#8211; éclatant &#8211; de la robe de l&rsquo;ange devraient peser plus lourd que le bleu, le mauve ou le gris floconneux des nuées ; or, il se trouve que ces plages de couleurs vives voient leur « poids » allégé par le mouvement rayonnant des bras et des ailes du groupe en pleine ascension. Soudain congédiée, la pesanteur laisse place à la grâce, le <em>disegno</em> sculptural au feu du coloris.</p>
<p>On sait ce qu&rsquo;il en est de la « <span class="masterTooltip" title="Par « magnification » (du latin magnus, grand), on entend le fait de rendre grand, physiquement ou moralement.">magnification</span> » grâce à laquelle certains personnages peints accèdent à l&rsquo;ultra-monde où les corps, libérés des servitudes de l&rsquo;incarnation, évoluent dans l&rsquo;éther. Cadré  <span class="masterTooltip" title="Les historiens d'art utilisent volontiers cette formule, qui pourrait se traduire par « par en dessous, vers le haut»">da sotto in sù</span>,l&rsquo; « arrachement » de Paul se donne évidemment comme une vision, mais aussi comme une image qui restituerait scrupuleusement l&rsquo;aspect des volumes dans un espace très maîtrisé : la plastique est au service du surnaturel. Nicolas Poussin subjugue, en nous montrant ce moment où le saint homme passe de la sphère physique à celle de la « méta-physique ». Comment ne pas remarquer, en effet, que le cadre de la scène, dans sa partie basse, est fait de piliers référant à quelque temple, alors que, dans le haut de la toile, les vapeurs d&rsquo;orage ont définitivement gagné sur la pierre, partant sur la topographie que matérialise l&rsquo;architecture palatiale ?</p>
<p>La perspective, neutralisée au fur et à mesure que l&rsquo;on s&rsquo;élève dans la « géographie » du tableau, laisse toute sa place à la contiguïté active des formes-couleurs « au travail » dans le groupe céleste.Extatiques, et comme aspirés par le vent <span class="masterTooltip" title="Paraclet : autre nom donné à l'Esprit Saint. Le mot grec paracletos signifie « intercesseur ». La même année -1650- Poussin achève de brosser L'Assomption de la Vierge. Osera-t-on dire que, pour Nicolas, l'idée d'élévation peinte était « dans l'air » ?">Paraclet</span>, les personnages, qu&rsquo;un ¦il distrait pourrait croire trivialement agglutinés, disent, au contraire, la gloire de l&rsquo;émancipation. Un détail, cependant, pique l&rsquo;attention : la jambe gauche de Paul est particulièrement pendante. <span class="masterTooltip" title="Conférence du 10 janvier 1671 sur Le Ravissement de Saint Paul de Poussin, Conférence de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture au XVII° ENSB-A 1996">Le Brun </span>émet à cet égard l&rsquo;idée que l&rsquo;homme trahirait ainsi son « penchant » pour la vie charnelleŠ Quant à l&rsquo;ordre « mondain » et ses étagements réglés, tels que l&rsquo;exprime le paysage du bas de l&rsquo;image, ils ne sont donnés que pour mémoire.</p>
<p>Pas tout à fait cependant. La disposition et la composition d&rsquo;une nature morte &#8211; un livre et une épée posés sur le sol &#8211; retiennent l&rsquo;attention. <span class="masterTooltip" title="L'historienne d'art Françoise Julien avance l'idée que pour le saint il s'agit, désormais, « de déposer les armes ».">Que faut-il voir dans ces deux objets</span> ? L&rsquo;épée, d&rsquo;évidence est celle par laquelle Paul, futur martyr de la jeune chrétienté, annonce sa décapitation, à Rome ; le livre ; pour sa part, est plus difficile à interpréter. S&rsquo;agit-il de la réunion des Epîtres que Paul ne cessa d&rsquo;envoyer aux communautés qu&rsquo;il visitait (les Thessaloniciens, les Ephésiens, les Corinthiens, Les Galates, etc.)? Ou bien &#8211; l&rsquo;épée maintenant le livre fermé &#8211; s&rsquo;agit-il de l&rsquo; Ancien Testament , que Paul, juif converti, commence de délaisser au nom de <span class="masterTooltip" title="La Nouvelle Alliance est le pacte entre Dieu et tous ceux qui connaissent le sacrifice du Christ">la Nouvelle Alliance</span>.</p>
<p style="text-align: right;"><span style="line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;">Auteur : Pierre fresnault-Deruelle</span></p>
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		<title>Eliezer et Rébecca</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 10:36:40 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[" Je suis belle, ô mortel, comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><em>&nbsp;&raquo; Je suis belle, ô mortel, comme un rêve de pierre,<br />
Et mon sein, où chacun s&rsquo;est meurtri tour à tour,<br />
Est fait pour inspirer au poète un amour<br />
Éternel et muet ainsi que la matière (…) &nbsp;&raquo;<br />
<span class="masterTooltip" title="C. Baudelaire, "La beauté", in Les Fleurs du Mal (1861), Paris, Gallimard, coll. Poésie, 1972, p. 49.">Charles Baudelaire</span></em></p>
<p><span style="line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;">L&rsquo;Ancien Testament raconte que pour accomplir sa mission, Éliézer demanda l&rsquo;aide de Dieu : la jeune fille destinée à Isaac devait être celle qui offrirait à boire au serviteur d&rsquo;Abraham, puis à ses chameaux. Ce que fit Rébecca qu&rsquo;Éliézer reconnut ainsi comme future épouse d&rsquo;Isaac. Il lui offrit alors un anneau d&rsquo;or et deux bracelets et la demanda en mariage au nom de son maître. C&rsquo;est ce moment particulier, ici, que Poussin représente et interprète : le moment du don, de l&rsquo;annonce après l&rsquo;élection, le moment consécutif au discrèt miracle de la désignation pendant lequel les regards se tournent et les gestes se suspendent, tandis que les chameaux d&rsquo;Éliézer, déjà abreuvés, s&rsquo;absentent de la représentation</span><span class="masterTooltip" title="Les chameaux sont pourtant bien représentés dans les deux autres versions d'Éliézer et Rébecca La première version date de 1629. Huile sur toile, 93x117 cm, Collection privée (ancienne collection Denis Mahon). La dernière version est de 1661-1664, huile sur toile, 96,5x138 cm, Cambridge, Fitzwilliam Museum (ancienne collection Anthony Blunt). Leur absence, ici, malgré la place que leur accorde le récit de la genèse, a été l'objet de nombreux débats et commentaires. Elle a été évoquée en 1668, au cours d'une conférence de l'Académie royale (répétée en 1682) consacrée au tableau de Poussin. Philippe de Champaigne, pour qui "la laideur des chameaux" aurait "relevé l'éclat de tant de belles figures", s'opposa vivement à Félibien et à Le Brun, pour qui "les chameaux n'avoient pas été retranchés de ce tableau sans une solide réflexion". Cette absence s'explique probablement par le moment de l'épisode biblique que Poussin choisit de représenter. Voir à ce sujet Daniel Arasse, Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, 1992, p. 34-35."></span><sup>1</sup><span style="line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;">. La jeune fille qui surplombe le groupe de gauche, tenant des deux mains sa cruche sur la tête, figure statuesque faisant écho à la colonne surmontée d&rsquo;une sphère, à droite, tel un point sur un &laquo;&nbsp;i&nbsp;&raquo;, <span class="masterTooltip" title=""Le Poussin n'a veu que l'Antique et a donné dans la Pierre" ("Poussin, trop épris de l'antique, a donné dans la pierre "), disait Roger de Piles. R. de Piles,<em>Conversations sur la connaissance de la peinture et sur le jugement qu&rsquo;on doit faire des tableaux…</em> À Paris chez Nicolas Langlois, 1677, p.260.&nbsp;&raquo;>faisant écho aussi au personnage au ton pierreux</span><span style="line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;"> accoudé sur la jarre, de son regard croise le nôtre et nous invite par son sourire, tout en s&rsquo;éloignant, à partager le moment de grâce, préfiguration du mariage entre Isaac et Rébecca, préfiguration aussi de <em><span class="masterTooltip" title="Cette hypothèse a été émise par Thomas L. Glen en 1975 (Glen T.L., "A note on Nicolas Poussin's Rébecca and Eliezer as the Well of 1648",The Art Bulletin, LVII, 2, juin 1975, p. 221-224). La couleur emblématique de la robe de Rébecca, le dialogue postural entre le messager et l'élue, le geste de Rébecca et l'expression de son visage qui condensent ensemble surprise, reconnaissance, gravité et recueillement, contribuent à valider l'hypothèse selon laquelle Poussin représente cet épisode de la Genèse comme préfiguration de L'Annonciation. Voir aussi Daniel Arasse, Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Paris, Flammarion, 1992, p.35.">L&rsquo;Annonciation du Nouveau Testament</span></em></span><span style="line-height: 1.714285714; font-size: 1rem;">.</span>Avec l&rsquo;écriture de ces vers, Baudelaire avait-il en mémoire le tableau de Poussin, la grâce de ses figures, de ces jeunes filles aux allures parfois sculpturales ? Quelques années avant cette œuvre, le peintre avait lui-même associé la beauté féminine à l&rsquo;architecture : <span class="masterTooltip" title=" N. Poussin,"Lettre à Chantelou", du 20 mars 1642, in Lettres et propos sur l'art, Paris, Hermann, coll. Savoir, p. 63. Selon Vitruve, les proportions de l'ordre corinthien étaient prises sur celles d'une jeune fille grecque.">&laquo;&nbsp;Les belles filles que vous aurez vues à Nîmes ne vous auront, je m&rsquo;assure, pas moins délecté l&rsquo;esprit par la vue que les belles colonnes de la Maison Carrée, vu que celles-ci ne sont que des vieilles copies de celles-là&nbsp;&raquo;</span>. Quelle narration se décline sous notre regard au fil de ces figures &laquo;&nbsp;belles comme un rêve de pierre&nbsp;&raquo; dont le mouvement se suspend comme le fil de l&rsquo;eau versée d&rsquo;une jarre à l&rsquo;autre, pourtant prête à déborder ? Pourquoi toutes ces belles, <span class="masterTooltip" title="Allusion au poème de Verlaine : "Mon rêve familier".">&laquo;&nbsp;ni tout à fait la même ni tout à fait une autre&nbsp;&raquo;</span> s&rsquo;affairent-elles ou s&rsquo;arrêtent-elles pour un instant de repos, dans la rythmique des couleurs et des drapés, autour du puits ? Quels liens aident-elles à tisser au centre du tableau, entre Rébecca et Éliézer, au devant de la scène, le fidèle serviteur qu&rsquo;Abraham a envoyé sur ses terres d&rsquo;origine, à Nakhor, en Chaldée, afin qu&rsquo;il y cherche une épouse <span class="masterTooltip" title="L'épisode se réfère à la Genèse XXIV.">pour son fils Isaac</span> ?</p>
<p>Dans une rhétorique des regards et des gestes, les groupes de personnages se déploient autour de la figure centrale d&rsquo;Éliézer, dont la tunique jaune doré se détache par sa lumière et se tend comme un arc, par le jeu de l&rsquo;ombre, sur la médiane verticale du tableau, corps et main tendus vers Rébecca, à qui se destine l&rsquo;offrande. L&rsquo;index levé de la main droite désigne son visage tandis que le pouce et le médium enserrent l&rsquo;anneau et le lui présentent. En contrebas, dans l&rsquo;ombre, la main gauche tend les bracelets. Moins visible que la précédente, elle crée d&rsquo;ailleurs un trouble puisqu&rsquo;une autre main gauche est présente, au-dessus, dans la lumière, paume levée vers le ciel, index pointé vers l&rsquo;anneau d&rsquo;or, dans la direction de Rébecca, vers sa main portée à son cœur. Les doigts tiennent une corde qui descend verticalement dans le puits, traversant, à la jointure des mains d&rsquo;Éliézer, le plan du tableau. La main sagittale qui puise l&rsquo;eau, dans la continuité du bras droit de la jeune fille cachée partiellement par Éliézer, crée la conjonction de deux espaces et de deux actions et elle semble produire une des condensations du récit biblique : le geste que la jeune fille accomplit est aussi celui que Rébecca a dû effectuer antérieurement pour assouvir la soif du serviteur d&rsquo;Abraham puis de ses chameaux, ici absents, ce geste en somme révélateur et annonciateur de l&rsquo;extraordinaire rencontre, signe de la Providence.</p>
<p>Ainsi pourrions-nous penser, à l&rsquo;instar de Claude Lévi-Strauss, que les douze compagnes de Rébecca distribuées autour du lieu de la rencontre en groupe statique à droite et en groupe en mouvement à gauche, que ces douze visages dont chacun témoigne d&rsquo;une expression particulière allant de l&rsquo;indifférence à l&rsquo;envie, de l&rsquo;étonnement à l&rsquo;émerveillement, que ces douze plus un visages figurés entre grâce mobile et sensuelle, faits de chair et de sang et beauté immuable de la pierre en liaison avec la terre, que ces treize femmes, donc, <span class="masterTooltip" title="Claude Lévi-Strauss, Regarder, écouter, lire, Paris, Plon, 1993, p.27.">&laquo;&nbsp;si ressemblantes entre elles (…) représentent plutôt que des personnes individuelles, le sexe féminin en général, par lequel la continuité du sang se transmet&nbsp;&raquo;<em></span>.</p>
<p>En conséquence, le dialogue plastique entre les différentes figures qui pourraient aussi n&rsquo;en représenter qu&rsquo;une, à la fois étude des comportements humains et <span class="masterTooltip" title="Cette œuvre fut commandée par Pointel qui souhaitait un tableau célébrant la beauté féminine capable de rivaliser avec <em>La Vierge cousant</em> de Guido Reni, Saint-Pétersbourg, Musée de l&rsquo;Ermitage.&nbsp;&raquo;>célébration de la beauté féminine</span>, donnerait lieu, risquons cette hypothèse, à un double discours théologique liant l&rsquo;Ancien Testament au Nouveau, liant l&rsquo;interprétation du mariage d&rsquo;Isaac et de Rébecca comme préservation par le peuple élu de la descendance par le sang <span class="masterTooltip" title=""Le problème du mariage de Rébecca (comme plus tard, celui de Rachel) résulte d'une contradiction entre ce que les juristes de l'Ancien Régime ont appelé la race et la terre. Sur l'ordre du Tout-Puissant, Abraham et les siens ont quitté leur pays d'origine, en Syrie mésopotamienne, pour s'établir très loin vers l'ouest. Mais Abraham rejette toute idée de mariage avec les premiers occupants : il veut que son fils Isaac épouse une fille de son sang. Et comme il est interdit à l'un et à l'autre de s'absenter de la Terre promise, Abraham envoie Éliézer, son homme de confiance, chez ses lointains parents pour en ramener Rébecca". Claude Lévi-Strauss, ibid., p. 25-26.">en Terre promise durablement habitée</span>, à la préfiguration de<em> </em>L<em>&lsquo;</em>Annonciation et, à travers la diversité des attitudes représentées, à l&rsquo;étude des réactions du cœur humain devant la grâce, problème capital dans la spiritualité du XVIIème siècle.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Juhasz</p>
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