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	<title>Mucri &#187; Sans date</title>
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	<description>Musée critique de la Sorbonne</description>
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		<title>Le livre qui tombe</title>
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		<pubDate>Thu, 21 May 2015 08:21:05 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Que penser de ce petit tableau de style « troubadour » sur lequel Ingres s’est plu à traduire picturalement un passage célèbre de Dante ?]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Que penser de [simple_tooltip content=&rsquo;Cette toile n’est qu’une version parmi d’autres. Voir à ce sujet celle du musée de Chantilly.&rsquo;]ce petit tableau[/simple_tooltip] de style « troubadour » sur lequel Ingres s’est plu à traduire picturalement un passage célèbre de Dante ? Reconstituons rapidement les tenants et les aboutissants de cette scène où l’artiste peint l’amour tragique des deux jeunes gens immortalisés au Chant V de <em>L’Enfer</em>. Tandis qu’elle lit avec Paolo l’histoire de Lancelot du lac, Francesca, la jeune épouse de Malatesta, se laisse embrasser par son beau frère : [simple_tooltip content=&rsquo;Ingres peint ce moment impeignable où le livre n’a pas encore atteint le sol !&rsquo;]elle en perd son livre ![/simple_tooltip]. Ce qui a la vertu de faire surgir quasi automatiquement le mari jaloux de sa cachette ( au fond a droite). Ainsi, Ingres nous fait-il passer du registre littéraire à la théâtralité la plus hyperbolique. De fait, tous ces gestes emphatiques sont réglés comme si, mûs par une même dispositif , Paolo et Malatesta étaient passés de concert d’un stade supposément vertical (position chaste et réservée du garçon/ attitude réservée du barbon derrière la tenture) au stade oblique de la tension active ( passion déclarée de Paolo/ irruption du mari qui dégaine). Configuration où les deux hommes , ouvrant une brèche en forme de V, atteignent caricaturalement à cet « instant fécond « que théorise Lessing dans son [simple_tooltip content=&rsquo;Dans Le Laocoon, Lessing parle de cet instant qui ne doit pas être un sommet, instant qui précède l’accomplissement.&rsquo;]Laocoon[/simple_tooltip]. Refermé ce V signifiera, si l’on ose dire, que les jeunes gens n’y auront pas coupé.</p>
<p>Le <em>pathos</em> est là qui, malgré tout, nous fait sourire. Le jeune Ingres n’était pas encore, en 1819, au meilleur de son art ! Mais, les outrances de l’artiste ont cela de positif qu’elles nous permettent une certaine approche iconologique de l’œuvre, dont une des caractéristiques pourrait être approchée à la faveur de la question qui suit : qu’en est-il du rapport qu’on croit pouvoir déceler entre la distribution des personnages et l’effet de surprise qu’a manifestement voulu recréer le peintre metteur en scène ? Dans le domaine de la représentation classique, nous savons que l’arrivée d’un tiers dans l’espace clos de la scène où se tient déjà tel ou tel personnage se fait le plus souvent côté « jardin » (neuf annonciations sur dix sont peintes suivant cette règle). Le code de lecture qui veut qu’en Occident nous abordions chaque ligne de texte par la gauche informe d’évidence notre perception de l’image narrative. Sauf exception, déroger à ce principe est une façon de manifester [simple_tooltip content=&rsquo;Le retour : par exemple Le fils puni de Greuze (Louvre)&rsquo;]le Retour (et non l’Arrivée)[/simple_tooltip] ou [simple_tooltip content=&rsquo;La question des gravures faites d’après les tableaux et qui inversent la gauche et la droite complique les choses.&rsquo;]la surprise[/simple_tooltip]( et non l’occurrence attendue). Aussi, surgissant du côté « cour », le sombre Malatesta apparaît-il justement là où on ne l’attend pas. En bref, la noirceur du mari bafoué, et pour tout dire son caractère spectral participent de [simple_tooltip content=&rsquo;Le néologisme « revenance »est déduit du de l’adjectif substantivé « revenant »&rsquo;]la Revenance[/simple_tooltip]. A cela s’ajoute le fait que le barbon vient du fond de l’image, c’est-à-dire de ce lointain d’où pointe parfois ce qu’il n’a pas été possible de prévoir. Nos amants ont eu beau se réfugier en ce bout du monde pictural pour vivre leur passion à l’abri du danger, le malheur a fini par les rejoindre . « Ce jour-là » dit Dante ,« ils ne lirent pas plus avant ! ». Plus avisé, le couple du <em>Verrou</em> de Fragonard aura, lui, pris ses précautions.</p>
<p>Mais, plus que d’un drame, c’est une sorte de parodie qu’il faut savoir lire ici.<em>Paolo et Francesca</em> est une anti-scène religieuse dont le peintre a subverti (consciemment ?) les signes. De quoi retourne-t-il ? Le statut de l’homme noir n’est pas sans évoquer le Mâlin : il jaillit de la coulisse comme un diable de sa boîte. Le rôle de l’amant est plus ambigu, qui rappelle Gabriel ( un Gabriel devenu coquin !) pénétrant dans la chambre d’une illustre lectrice : Marie. Franscesca , les yeux baissés avec son allure de sainte Nitouche a de fait quelque chose de virginal. Poursuivons ce chemin scabreux. Le cou de Paolo, qui n’est qu’un goître tumescent, sa main qui se faufile jusqu’au sexe de la femme, l’épée, encore qui vient se planter dans la figure triangulaire du parquet ne sont pas en effet sans nous mettre la puce à l’œil.</p>
<p>Est-ce exagéré de voir dans cette petite toile une Annonciation travestie ?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle</p>
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		<title>Le mille-têtes</title>
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		<pubDate>Thu, 21 May 2015 08:18:51 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Qu’on le veuille se reporter l’espace d’un instant au tableau du Gréco <em>L’Enterrement du comte d’Orgaz</em> (Tolède)]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Qu’on le veuille se reporter l’espace d’un instant au tableau du Gréco <em>L’Enterrement du comte d’Orgaz</em> (Tolède) et en particulier à l’extraordinaire frise constituée par les têtes des gentilshommes venus rendre un dernier hommage à leur ami défunt. Tout de noir vêtus, mais chacun détachant sa tête sur une fraise immaculée, ces aristocrates forment une véritable ligne frontière entre le monde d’ici-bas et le Royaume céleste, où l’âme du comte , sous la forme d’un corpuscule, fraie littéralement son chemin. Emouvante galerie de portraits où le peintre, qui s’ingénie à diversifier l’expression des visages ( airs graves, distraits, mystiques, etc.), se joue d’autant mieux de la difficulté qu’il s’agit d’une multitude en uniforme.</p>
<p>Tel n’est pas bien au contraire, le parti qu’a voulu prendre Emile Bernard avec les funérailles de Vincent Van Gogh. Point de visages, comme chez Le Greco, seulement des trognes à peine ébauchées. Les cols de chemise, signalés par des courts traits blancs rivalisent bien mal &#8211; s’il en fut jamais question &#8211; avec les collerettes empesées des amis de Ruiz, seigneur d’Orgaz. Mais, c’est évidemment la façon qu’a Bernard de cadrer ses personnages qui fait toute la différence avec la toile de son illustre prédécesseur. Prise dans le faisceau de quelque lumière rasante, cette foule offre d’emblée le spectacle de sa dérisoire prise en défaut : timide « mille-têtes » processionnaire qui n’avait pourtant d’autre souci que de se fondre dans l’anonymat du deuil et qu’Emile Bernard surprend ici dans l’inanité du plus mécanique des comportements sociaux : faire la queue. Masse d’hommes et de femmes ( à gauche) qui, parce que reléguant hors champ ( à droite) l’objet du tourment partagé, serait venue se prouver que la vie continue. Elle s’égrène, en effet, en ce chapelet pitoyable où chacun attend de pouvoir s’incliner, le chef découvert, devant ce catafalque sur lequel &#8211; est là une ironie ?- la couronne mortuaire qui y est accrochée prend l’allure d’un chapeau jaune tournesol surdimensionné. Sarcasme posthume de Van Gogh qui, avec, cette relique, semble éclabousser de sa gloire le cortège des convenances sociales.</p>
<p>Au contraire des <em>hidalgos</em> du Greco venus assister aux obsèques d’un compagnon pour qui le trépas est effectivement un passage, tous ces profils stéréotypés nous signifient que la disparition de Van Gogh, à l’instar de sa malheureuse existence n’est qu’un désastre qui s’ajoute au désastre. Grinçant, Bernard n’a voulu retenir que le côté farce de cette sinistre cérémonie, à commencer par le spectacle grotesque de tous ces gens venus s’aveugler sur leurs propres insuffisances (faut-il rappeler que Vincent ne vendit jamais qu’un seul tableau ?). Pour ce faire, Bernard a recours a ce recadrage à l’effet saisissant : cette population qui se maintient dans la lumière dit à son corps défendant qu’elle est bel et bien, elle aussi, sur le point de disparaître. « Le suicidé de la société » (Artaud), dans son cercueil,doit bien en rire.</p>
<p>A la manière d’un Degas, l’artiste se sent plus concerné par la frontière entre les choses que par les choses en soi : le bord du catafalque, au second plan, cette moitié de porte rideau installé par les pompes funèbres, cette assistance, enfin, forment-ils une image « constituante » de ce qu’il est convenu d’appeler un enterrement ? De fait, l’espace unitaire de la représentation a volé en éclats. Ne reste que celui de l’incertitude et du questionnement critique. Ces funérailles sont aussi celles de la peinture classique.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle</p>
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		<title>Une carte postale avant la lettre</title>
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		<pubDate>Thu, 21 May 2015 08:07:25 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Le sujet de la toile et son traitement ne sont pas sans évoquer la peinture populaire telle qu’elle se développa dans le nouveau monde colonisé (Canada, Brésil, etc.).]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong> </strong></p>
<p>Le sujet de la toile et son traitement ne sont pas sans évoquer la peinture populaire telle qu’elle se développa dans le nouveau monde colonisé (Canada, Brésil, etc.). Ajoutons que le XVII° hollandais ou le XVIII° vénitien produisirent nombre de palais peints au pied desquelles grouillaient des personnages réduits à la taille d’insectes. Il s’agissait autant d’animer le paysage urbain que de donner une échelle de grandeur aux édifices représentés.</p>
<p>Ce qui tranche ici avec ces peintures tient pour partie au point de vue adopté par l’artiste. D’une part, Bouret brosse sa pagode depuis un lieu mental élevé (au niveau du 4° étage de l’édifice) ce qui a pour effet de faire du bâtiment un objet aussi bien « aérien » que « terrestre ». D’autre part, s’il s’agit d’illustrer (au sens premier du terme) ce curieux bâtiment, assimilable à ce qu’on appelait une « folie », il convient surtout de noter que la pagode, quoique éloignée, à la netteté d’un d’une maquette où nul détail ne manquerait.</p>
<p>Construite quelques années avant la chute de Louis XVI, la pagode n’a rien perdu de la wunderkunst qu’elle prétendait être lorsque Le Camus de Mézières en dressa le plan : elle est, non seulement, toujours digne d’être représentée, mais elle attire visiteurs et curieux. A cet égard, le personnage qui précède le couple, à droite de l’édifice, et qui tend le bras en direction de cette « chinoiserie de pierre » fait office de guide.</p>
<p>Défalcation faite de la technique élaborée du peintre, cet ensemble d’éléments (la précision du rendu de l’architecture, les personnages réduits à l’état de figurines, le paysage dans son ensemble ramené à quelque idéal microcosme) ferait de cette huile une œuvre à mi-chemin entre l’art populaire d’antan et ces œuvres qui, après Le Douanier Rousseau, seront signées par Beauchamp, René Rimbert, Jules Lefranc, etc. Quelque chose d’autre, encore, se dégage de ce curieux tableau où règne à la fois le gigantisme et la minutie (a-t-on remarqué la petite sphère de cuivre à la pointe du toit ?). Presqu’au centre d’une composition où la lumière et l’ombre marquent chacun leur territoire, la pagode de Chanteloup, avec son air d’objet incongru, se découpe dans la chaude atmosphère d’un après-midi tourangeau. La prairie, au premier plan, et la pièce d’eau entourée de bois constituent une sorte d’écrin, faisant de cette tour un monument, non seulement isolé, mais comme épargné. Issue de l’art des jardins exotiques anglais, la pagode nous parle, en plein règne du roi Louis-Philippe, de cette extravagance d’Ancien Régime dont la sinité tempérée a trouvé grâce aux yeux des Révolutionnaires.</p>
<p>A Paris, le musée Carnavalet regorge de ce type de tableaux où le médium annonce le rôle que s’apprête à jouer la photographie, puis la carte postale. L’huile de Bouret a rempli une fonction comparable. Elle est au premier chef une image documentaire. Si le métier de l’artiste s’y fait évidemment sentir, il convient d’admettre que le peintre prend ici sa place dans la lignée des imagiers encyclopédistes qui, tout au long du XIX°siècle, vont faire l’inventaire méthodique des curiosités, naturelles ou artificielles, qui se peuvent voir sous le soleil. Cette toile, quoique de dimensions modestes, n’est pas sans lien, par ailleurs, avec l’esthétique des dioramas.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle</p>
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		<title>Dans le silence du cantique de Déborah</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:52:00 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Alors que maints artistes ont puisé leurs instants prégnants dans <em>Le Livre des Juges</em>, Albert Joseph Moore choisit de représenter la mère du général Siséra]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Alors que maints artistes ont puisé leurs instants prégnants dans <span class="masterTooltip" title="Débora convoquant Barac, Jaël assassinant Siséra, par exemple."><em>Le Livre des Juges</em>, 4 </span>, Albert Joseph Moore choisit de représenter la mère du général Siséra, personnage féminin ajouté non sans ironie à l’événement par Débora dans son cantique (Jg, 5). <span class="masterTooltip" title="Exposition « Black Victorians - Black People in British Art 1800 - 1900 », Manchester Art Gallery, octobre 2005 - janvier 2006.">Tout dans ce tableau</span> est silence et regard.<br />
Le cadrage, très serré, l’angle de vue, nous mettent dans l’intimité douloureuse d’une mère qui s’inquiète du sort de son fils dont <span class="masterTooltip" title="Il est mort les tempes perforées par Jaël, alors qu’il avait trouvé refuge chez elle après la bataille contre les Hébreux.">nous savons qu’il a péri</span> alors qu’elle ne le sait pas. La tension vient du fait que nous ne voyons pas ce qu’elle voit et que nous savons ce qu’elle ne sait pas. Le Mont Tabor est peut-être visible de sa fenêtre, ce qui pourrait expliquer l’orientation du regard, vers la droite, en haut. L’<em>invu</em>, aussi bien pour elle que pour nous, a une fonction dramatique.<br />
Tendue, sur la diagonale du tableau &#8211; orientation que renforce l’implantation des cheveux tirés en arrière &#8211; cette mère du pays de Canaan attend un fils qui ne reviendra pas. Vraisemblablement debout, à sa fenêtre- un treillis ouvragé de bois solide par lequel passe une chiche lumière &#8211; elle se fond dans l’intérieur obscur où elle est recluse. Une morne architecture en tons bruns et verdâtres occupe les deux tiers de la largeur du tableau. Deux zones pour les murs, l’une traitée verticalement, à gauche, l’autre horizontalement, à droite, se rencontrent, suggérant l’angle d’une pièce de dimensions réduites. La chevelure de la femme se fond partiellement dans le clair obscur d’où ressort, un degré plus bas que le visage, la main gauche, crispée au montant de la fenêtre. Les quelques touches pour rehausser la carnation, et le carmin discret au coin de l’œil droit &#8211; a-t-elle pleuré ? &#8211; n’égayent pas plus la représentation que le riche et lourd collier qu’elle porte autour du cou et qui réunit l’ensemble de la chromatique convoquée par l’artiste. Des ombres sont portées sur son cou et sa joue. Dans l’axe vertical du tableau, sa tempe, creusée d’une ombre, évoque la blessure mortelle -réelle celle-là- de son fils. Correspondance, encore, entre les perles du collier qui font système avec les yeux de cette mère qui cherche désespérément à savoir ? En contraste avec les yeux, la bouche fermée scelle le silence de l’angoisse et de la solitude ; <span class="masterTooltip" title=" Alors que, dans le texte biblique, elle est avec ses dames de compagnie.">Albert ne lui a point fourni de compagnie</span>. Cette femme typée, aux traits fins, <span class="masterTooltip" title="Le modèle est Mrs Eaton, qui a posé pour plusieurs artistes associés au cercle préraphaélite, parmi lesquels Simeon Solomon et Frederick Sandys."> encore jeune et agréable</span>, trouvera d’ici peu sans doute bien dérisoires le bijou et la robe de belle facture qu’elle porte.</p>
<p>Le tissu du vêtement n’est pas sans rappeler les atours des femmes de la période préraphaélite de Moore, qui seront encore d’actualité lorsqu’il peindra <em>Birds</em> en 1878 : la draperie diaphane et le motif du vêtement de Sisera sont proches de la robe et du motif que l’on voit dans le décor de<em>Birds</em>.</p>
<p>Pourquoi Albert Moore a-t-il choisi de représenter la mère de Siséra, personnage féminin secondaire, alors que presque tous les autres artistes lui ont préféré les femmes « bibliques » que sont Débora la prophétesse, et Jaël qui libéra Israël du chef de l’armée de Jabin ? C’est sans doute pour illustrer la condition féminine dans sa vérité. Les premières œuvres d’Albert révèlent une influence préraphaélite, assez largement répandue dans sa génération en Grande Bretagne. Valeur universelle du personnage : la mère de Sisera est une femme saisie dans l’angoisse de la guerre. Elle est d’autant plus émouvante que la mère de Siséra devient pour nous la sœur de toutes les femmes qui souffrent en pays de Canaan, actuellement connu sous les noms de Palestine et de Liban.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Bernard Taduce</p>
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		<title>Champ, contre-champ</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:49:24 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La toile du peintre suisse Ferdinand Hodler, intitulée <em>Regard dans l’infini</em>(1904), paraît reprendre le thème et le dispositif du <em>Voyageur contemplant une mer de nuages</em> (1818) de Caspar David Friedrich.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>La toile du peintre suisse Ferdinand Hodler, intitulée <em>Regard dans l’infini</em>(1904), paraît reprendre le thème et le dispositif du <em>Voyageur contemplant une mer de nuages</em> (1818) de Caspar David Friedrich. Ces deux œuvres nous présentent en effet un personnage isolé dans un paysage montagneux, qui surplombe depuis un sommet une étendue de nuages, parsemée de pointes rocheuses. Il est vrai que le courant symboliste, auquel Hodler se rattache, est un des héritiers du romantisme allemand des années 1800, dont il prolonge les aspirations spiritualistes et idéalistes, notamment l’attachement mystique à la nature. Dans <em>Le Chemin des âmes d’élection</em> (1893), Hodler retrouve le motif de<em>La Croix dans la forêt</em> (1820) <span class="masterTooltip" title="Ferdinand Hodler, catalogue du Musée d’Orsay, Paris, RMN, 2007, p. 182.">de Friedrich</span>. Pour autant, les dissemblances ou les écarts sont aussi frappants que les points communs, de sorte que ces deux images semblent dialoguer en s’inversant.</p>
<p>Suivant un principe auquel il a souvent recours, Friedrich peint un personnage de dos (ici un garde forestier), qui se tient debout sur un amas rocheux, absorbé dans la contemplation du paysage. Par le simple procédé consistant à placer au-devant de la scène une figure de dos, Friedrich souligne l’importance romantique de la <em>subjectivité</em> et de <em>l’intériorité</em>. Car en considérant un personnage qui regarde un paysage, que voyons-nous au juste ? Nous ne percevons pas un fragment objectif de nature, pas plus que nous n’assistons à une action (il ne se passe à proprement parler rien) : nous voyons <em>l’acte même de la vision et de la contemplation rêveuse</em>. Le voyageur illumine le tableau de ses pensées secrètes et le paysage devient en retour un « pays de l’âme ». L’horizon sublime qui se devine à travers les nappes de brumes est une zone indéfinie propice à « rêver et deviner au-delà », <span class="masterTooltip" title="Charles Baudelaire, Salon de 1846, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Pléiade, t. II, 1976, p. 421.">pour reprendre les mots de Baudelaire consacrés au romantisme nordique</span>.</p>
<p>Le jeune homme nu qui nous fait face chez Hodler, dressé sur un promontoire de cailloux et d’herbe, n’est pas seulement l’image négative et inversée du voyageur contemplatif (et habillé) qui nous tourne le dos chez Friedrich. Contrairement à ce dernier, il n’entre pas en pensée dans le tout du monde, mais il le surplombe verticalement. Il surmonte même la ligne d’horizon et touche presque le ciel (comme le haut de la toile). Robert Rosenblum le décrit comme <span class="masterTooltip" title="Robert Rosenblum, Peinture moderne et tradition romantique du Nord, Paris, Hazan, 1996, p. 128.">« une sorte de <em>superman</em> nu et abstrait »</span>. Il est vrai que sa nudité est pour le moins incongrue en ce lieu : on notera toutefois le geste presque féminin de ses deux bras qui recouvrent sa poitrine, faisant de cet adolescent une sorte d’androgyne malhabile plus encore qu’un surhomme. Comme les romantiques, Hodler recherche le divin dans la nature. Mais là où Friedrich s’attache à peindre la relation subjective et imaginaire au Tout, Hodler veut traduire l’ordre universel lui-même, sa beauté éternelle et ses lois rythmiques d’harmonie (tel le « parallélisme », quintessence de cet ordre). Selon lui, l’artiste poursuit bien une « mission » ici-bas : <span class="masterTooltip" title="Ferdinand Hodler, cat. Musée d’Orsay, op. cit., p. 160.">« &#8211; Il fait valoir la nature en mettant en évidence les choses ; il fait valoir les formes du corps humain &#8211; il nous montre une nature agrandie &#8211; simplifiée, &#8211; dégagée de tous les détails insignifiants » </span></p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Olivier Schefer</p>
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		<title>L&#8217;abîme métaphysique</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:45:48 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Cette œuvre relate vraisemblablement un épisode de la vie du peintre, qui prend pour cadre l’île de Rügen, au nord est de l’Allemagne.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><strong> </strong>Cette œuvre relate vraisemblablement un épisode de la vie du peintre, qui prend pour cadre l’île de Rügen, au nord est de l’Allemagne. À hauteur des falaises, le peintre paraît s’être représenté, adossé à un tronc d’arbre mort, les bras croisés, dans une mâle assurance. Il contemple un point éloigné, sans doute le voilier blanc au loin, ou cette roche effilée qui se dresse en contrebas. Sa jeune épouse, Caroline Bommer, qui occupe l’angle opposé, se penche légèrement en désignant l’espace inférieur ; elle se retient à la racine d’un arbuste. Les jeunes époux sont délicatement reliés par les branchages des deux arbres qui composent une tonnelle majestueuse. Le frère du peintre, Christian, qui se tient à ses côtés, fouille les herbes. Herborise-t-il tel un Rousseau allemand ? Ou, plus prosaïquement, recherche-t-il ses besicles égarées ? A moins qu’il ne se prosterne, tête nue, devant cette nature que les romantiques célébraient parfois à l’égal d’une divinité ? Ces deux hommes représentent peut-être deux âges de la vie, ou plus sûrement, suggère Werner Hofmann, un double portait de l’artiste attentif à l’immensité comme aux <span class="masterTooltip" title="Werner Hofmann, Caspar David Friedrich, trad. Marianne Dautrey, Paris, Hazan, 2000, p. 127-128">détails infimes du monde</span>. Friedrich réunit au sein d’un même espace, comme il le fait souvent, le lointain et le proche (la mer, les brins d’herbe), ainsi que la clarté presque aveuglante des falaises crayeuses (<em>Kreidefelsen auf Rügen</em> dit le titre original), et la bande sombre de terre du premier plan. De là vient sans doute le sentiment quasi hypnotique que procure la peinture de Friedrich, tout à la fois idéaliste et réaliste.</p>
<p>Une inquiétude parcourt toutefois cette scène faussement anecdotique. Car cette œuvre qui nous promet l’horizon ne nous livre qu’une mer plate et sans profondeur, une surface liquide qui remplit les falaises à la manière d’un entonnoir. Emportés dans notre élan panoramique, nous butons sur cette surface d’aplomb. Les deux voiliers blancs, presque juxtaposés, dessinent une ligne verticale reliée plus bas à une faille, derrière laquelle on devine la présence du vide. Car c’est dans ce que nous ne voyons pas que tout a vraiment lieu, et l’œuvre est la mise en scène d’un espace caché. Le tableau est attiré vers ce point aveugle, que la jeune femme désigne du reste les yeux fermés. Voici donc un<em>paysage vertical</em>, organisé à partir d’un à pic vertigineux proprement sublime. Edmund Burke, le théoricien anglais du sublime, estime que<span class="masterTooltip" title="Edmund Burke, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, trad. Baldine Saint Girons, Paris, Vrin, 1990, p. 116.">« nous sommes davantage frappés lorsque nous abaissons les yeux vers un précipice que lorsque nous les élevons vers un objet d’égale hauteur».</span>. L’abîme est seulement suggéré par Friedrich, puisque c’est en nous que réside l’intériorité insondable, celle qui fait écho au gouffre physique. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le peintre a pris soin d’ouvrir comme une <em>plaie</em> au rebord de la toile, de sorte que l’abîme métaphysique touche quasiment le cadre objectif du tableau.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Olivier Schefer</p>
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		<title>Dans les ténèbres de l’Enfer</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:29:40 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Et moi à lui : « Avec tes pleurs et ta peine, Esprit maudit, reste où tu es, Car je te connais, bien que fangeux tu sois. ».]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: right;"><em>Et moi à lui : « Avec tes pleurs et ta peine, Esprit maudit, reste où tu es, Car je te connais, bien que fangeux tu sois. ». Alors il tendit ses deux mains sur la barque Ce pourquoi le maître attentif le repoussa Disant : « Va-t-en là-bas avec les autres chiens ! ».</em></p>
<p style="text-align: right;"><em>Enfer, VIII, 37-42</em></p>
<p>Le <em>Dante et Virgile</em>, c’est le début éclatant d’Eugène Delacroix au Salon de 1822. La scène peinte a été empruntée à la première partie de <em>La Divine Comédie</em> de Dante : <em>L’Enfer</em>. Le tableau représente &laquo;&nbsp;le cinquième cercle&nbsp;&raquo;, là où se trouvent les coléreux. Delacroix espérait se faire connaître auprès du grand public par ce grand tableau, achevé en deux mois seulement. Vu par Delacroix, le monde infernal et son cortège de souffrances marque les esprits habitués au classicisme. On admire ou on dénigre l’artiste, c’est selon ; mais chacun est touché.</p>
<p>Dans la barque se trouvent Dante, coiffé de son bonnet rouge, son guide Virgile à côté de lui, et Phlégias, le barreur. Dans le Styx s’agitent les damnés. Phlégias ayant &laquo;&nbsp;le dos tourné, ce sont Dante et Virgile qui sont mis en exergue. Dante essaie de se prémunir contre la vue des morts en levant une main. De l’autre, il agrippe celle de Virgile pour s’assurer de sa protection et retrouver son équilibre. Le poète italien a l’air horrifié ; tout autre est le poète latin, avec sa couronne de lauriers. Son visage, au centre de la toile, se montre rassurant et tranquille. Si Dante chancelle, Virgile, exemple de stoïcisme dans toute <em>La Divine Comédie</em>, a été campé par l’artiste ferme comme un mât. Les âmes des damnés tentent de se hisser à bord. Déjà, l’une d’elles menace Phlégias, dont les muscles saillants indiquent la force. Sur leurs visages se lit la douleur des tourments endurés dans les eaux du Styx. L’assaut est féroce : l’un des malheureux s’appuie du pied sur le ventre d’un autre. C’est le chacun pour soi. Le personnage repoussé par Phlégias a les yeux rouges, les stigmates de la folie marquent le visage de tel ou tel. Ainsi, le malheureux, à l’extrême gauche, mord-t-il férocement le bois du bateau. Le cinquième cercle de l’Enfer porte bien son nom. Une « âme », exsangue, flotte sur le dos, accrochée à la barque ; elle a le relâché des christ « &laquo;&nbsp;affalés&nbsp;&raquo; descendus de la croix ou des rescapés morts-vivants du <em>Radeau de la Méduse</em>. Le déséquilibre de Dante, les vagues et la lutte des morts impriment sa dynamique au tableau.</p>
<p>La palette de Delacroix brille d’éclats assourdis : le rouge du bonnet de Dante, le vert pâle de son habit, le bleu du vêtement de Phlégias, le brun foncé de l’ample toge de Virgile. A l’arrière-plan, nous distinguons la ville rougeoyante de Dité, vers où le nocher mène Dante et son compagnon. Nous n’ apercevons que les contours de la ville infernale, estompés par la fumée des incendies. &laquo;&nbsp;L’obscure clarté » du romantisme noir qualifie ce tableau.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Janine Berns</p>
<p style="text-align: left;">Sources :<br />
Alighieri, Dante, <em>La Divine Comédie, Les Editions du Cerf, Paris, 2001.<br />
</em><em>Gauthier, Maximilien, Delacroix, Larousse, Paris, 1963.</em></p>
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		<title>La robe de Camille</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:21:28 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Le fond de la toile représente un sofa sur lequel Camille Monet s’est éployée. Elle lisait Le Figaro, qu’elle tient encore, un café ou un thé à portée de sa main.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Le fond de la toile représente un sofa sur lequel Camille Monet s’est éployée. Elle lisait Le Figaro, qu’elle tient encore, un café ou un thé à portée de sa main. Le sujet traité avait tout pour être lénifiant, Renoir, pourtant, en a fait le tableau le plus attachant. Le regard levé dans notre direction, Camille semble avoir été surprise par l’arrivée d’un tiers avec lequel nous nous confondons. La pose du personnage rappelle celle des Majas de Goya ( la Vestida et la Desnuda) mais aussi, Olympia de Manet ; a ceci près, cependant, que la robe de Camille constitue ici le motif principal de la toile. Paradoxe, cette robe, qui emplit de son flot la partie basse de la toile, n’est pas sans faire du personnage un étrange corps flottant. Une véritable rivière que cette robe ! Coulant au pied du sofa, elle serpente le long de la housse, pour s’enfiler jusqu’au bord inférieur de la toile qui l’arrête net. C’est une robe-monde. Bleus, verdâtres, blancs, gris, bruns s’y sont déposés comme autant de modulations dans un paysage. Des touches de vermillon, encore, complètent le vert tendre de la table de chevet tandis que des coquelicots ont discrètement fleuri sur le vêtement. Un degré plus haut, extraite du col vaporeux de l’habit, le visage de la brune Camille, bien qu’ en retrait, nous tient tête</p>
<p>Pierre Francastel a parlé des femmes de Renoir « (&#8230;) au visage rond, charnu, qui tire son charme non de la régularité des traits, mais de la fraîcheur de la peau, de l’éclat vivant des yeux et plus encore de la bouche charnue, rouge, humide comme un fruit mûr. » [ 5 ]. Il aurait pu ajouter concernant Camille qu’au portrait impressionniste de cette dernière est venu s’ajouter la marque du japonisme. Madame Monet ne participe-t-elle pas à sa façon de l’esprit des Uki-yo-è, dont on sait qu’ils disaient l’évanescence des choses ? Mais, nous sommes en France et c’est Renoir qui peint. Parce qu’il « flotte » ainsi qu’on l’a dit, le personnage se maintient ici dans un tout où la couleur prime sur la ligne et où la lumière l’emporte sur la forme. Renoir n’explique pas, <span class="masterTooltip" title="Pierre Francastel, L’Impressionnisme, Paris, Denoël Gonthier, 1974, p. 80.">il suggère</span>.</p>
<p style="text-align: right;">auteur : Anne Eid</p>
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		<title>Un martyr érotique</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:08:00 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Avec cette petite toile, Théodore Chassériau, l’élève le plus brillant d’Ingres, essaie de rompre avec l’esthétique de son maître, qu’il critique]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Avec cette petite toile, Théodore Chassériau, l’élève le plus brillant d’Ingres, essaie de rompre avec l’esthétique de son maître, qu’il critique, dans une lettre du 9 septembre 1840, pour son incompréhension « des idées et des changements qui se sont faits dans les arts à notre époque ».</p>
<p>Or, malgré les efforts du jeune peintre pour embrasser l’esthétique romantique, son Andromède reste profondément empreinte des leçons du maître de Montauban. Mais, dans la toile de Chassériau, le nu ingresque, soumis au supplice, est dérangé de son immobilité tranquille, tordu par l’angoisse. À cet égard, la comparaison avec le <em>Roger et Angélique</em> d’Ingres (1819, musée du Louvre) est instructive. Enchaînée au rocher, comme Andromède, l’Angélique d’Ingres est une forme molle et passive, un corps souple mais inerte, doté de l’immobilité d’un objet sans âme. L’Andromède de Chassériau, en revanche, sans offrir de résistance contre son supplice, est un être tourmenté, doté d’une âme qui vibre et qui souffre. En cela, elle présente un exemple singulier de l’accent que le romantisme fait porter sur la vie affective, en opposition avec le beau idéal, « la grandeur tranquille et la noble simplicité » du néoclassicisme. Or, la torsion angoissée d’Andromède contraste avec la tranquillité des Néréides absorbées dans la tâche de l’enchaîner au rocher, où elle devrait attendre le monstre marin. Ce contraste ne fait que souligner l’angoisse de la physionomie contractée, larmoyante, de la victime, tout en ajoutant à la dimension sadique de l’œuvre. Chassériau a érotisé dans son tableau mythologique le sadisme des œuvres de martyre qui abondent dans l’iconographie chrétienne. Le mélange de beauté ingresque et d’émotivité romantique fait d’Andromède une œuvre étrange, hybride, qui trahit l’embarras de l’élève d’Ingres, aspirant à la chaleur dramatique de Delacroix sans abandonner les formes sculpturales du maître. L’horreur dramatique de la scène est en quelque sorte annulée par l’esthétisme des nus maniérés et du coloris précieux.</p>
<p>Ce n’est que plus tard, dans des œuvres comme <em>Le Spectre de Banquo</em> (1854, musée des Beaux-Arts, Reims) et <em>Macbeth et les sorcières</em> (1855, musée d’Orsay, Paris) que, largement dégagé enfin du style ingresque, Chassériau parviendra à créer une forme convaincante de romantisme. Une facture plus coloriste, moins sculpturale, donnera à ses œuvres davantage de dynamisme et une atmosphère plus appropriée au sujet. Il n’en reste pas moins que son <em>Andromède</em> est une œuvre fort séduisante dans ses contradictions et dans sa perversité mêmes.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Peter Cook</p>
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		<title>Une béance blanche</title>
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		<pubDate>Wed, 20 May 2015 17:04:17 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Dans <em>L’Exécution du doge Marino Faliero</em>, Eugène Delacroix a mis à profit de façon spectaculaire la leçon de la composition davidienne.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Dans <em>L’Exécution du doge Marino Faliero</em>, Eugène Delacroix a mis à profit de façon spectaculaire la leçon de la composition davidienne. En effet, dans une disposition hétérodoxe qui rappelle la disjonction célèbre de toiles comme <em>Le Serment des Horaces</em> (1787, musée du Louvre) et <em>Les Licteurs</em> rapportant à Brutus les corps de ses fils (1789, musée du Louvre), le centre du tableau étale un vide éclatant formé par les degrés de l’escalier de marbre. Or, alors que chez Jacques-Louis David la disjonction souligne l’opposition des sexes, chez Delacroix elle souligne l’écart politique, la division hiérarchique de la société. C’est pourquoi elle opère dans <em>Marino Faliero</em> sur le plan vertical, et non pas horizontal comme chez David. Au sommet de l’escalier se rassemblent donc les détenteurs du pouvoir, les membres aristocratiques du Sénat et du Conseil des Dix. L’un de ces derniers lève l’épée avec laquelle le vieux doge, coupable de trahison envers la République, vient d’être décapité. Celui-ci gît au fond de l’escalier, séparé désormais de ses anciens confrères par cette béance blanche qui constitue le centre matériel et symbolique du tableau. Delacroix a trouvé ainsi un moyen pictural efficace de représenter la chute du doge, dont le cadavre décapité se trouve à présent sur le même plan que le peuple en faveur duquel il a conspiré contre les membres de sa classe sociale. En effet, des représentants du peuple font irruption dans la scène de l’exécution, entrant par la droite. Leur désarroi devant la mort du doge contraste vivement avec l’immobilité et l’indifférence dédaigneuse des aristocrates, qui incarnent la <em>sprezzatura</em> de leur classe.</p>
<p>Cette indifférence élégante des aristocrates, ce « dandysme » en somme, s’harmonise parfaitement avec l’esthétisme du tableau, l’un des plus beaux de l’œuvre de Delacroix. On comprend que le peintre ait été attaché à cette toile au point de refuser de la vendre au duc d’Orléans, lequel voulait en faire don à Victor Hugo. Le coloris somptueux, « vénitien », du tableau, inspiré de toute évidence par l’art de Titien, mais également par les aquarelles de Bonington, est exceptionnellement réussi. Il donne au sujet lugubre un air de fête, ce qui ajoute à l’ironie politique du tableau : malgré la chute du doge, la fête vénitienne continue. Elle continue, en effet, sous le signe de la religion catholique : est-ce par hasard que l’épée levée par le membre du Conseil indique l’image de la Vierge et de l’Enfant Jésus ? Car, comme dans le régime répressif de Charles X, il existe de toute évidence une alliance entre le pouvoir temporel et l’Église.</p>
<p>Le régime aristocratique triomphant a-t-il pourtant raison de dédaigner le peuple ? Dans le cas du régime de Charles X, la révolution de 1830 lui donnera tort. Par contre, rien dans la toile de Delacroix n’indique que les assises du pouvoir aristocratique soient menacées. La conspiration du doge Marino Faliero était futile. Si le message politique de l’œuvre est ambigu, le spectateur est invité à s’en dédommager par les plaisirs de la contemplation esthétique. À la différence des toiles de David, celles de Delacroix n’incitent pas à l’action, à l’émulation, elles ne contiennent aucun <em>exemplum virtutis</em>. L’impasse politique est compensée par les délices de l’art pur.</p>
<p class="auteur_enbas">Auteur : Peter Cook</p>
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